Rechercher dans ce blog

Chargement...

mercredi 9 mai 2012

Décès de Jean Laplanche


Le psychanalyste français est décédé dimanche à Beaune à l'âge de 88 ans. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, agrégé de philosophie et psychiatre, il laisse une œuvre importante, où s'entrecroisent une approche exigeante de la pensée freudienne et une élaboration de nouveaux cadres théoriques pour la psychanalyse. Ce fut aussi l'un des artisans de l'entrée de la psychanalyse à l'Université.

A la fin des années 1990, alors qu'ils visitaient les caves du Château de Pommard, un couple de psychanalystes aperçurent au loin le propriétaire des lieux, en bottes et habits de travail, lunettes épaisses vissées sur le nez, occupé à mettre de l'ordre dans ses 400 000 bouteilles. Lorsqu'ils se présentèrent au guide qui les accompagnait et que ce dernier lança un gouailleur : « Eh patron ! En voilà deux qui sont de votre partie », l'homme répondit simplement, désignant un grand cru : « Alors, faites-leur goûter celui-ci ». Puis, sans un mot de plus, il retourna humblement à sa tâche. Car Jean Laplanche était ainsi, à la fois bon vivant et rigoureux dans tout ce qu'il entreprenait. Né le 21 juin 1924, dans une famille de vignerons, il délaisse pourtant momentanément la propriété familiale de Pommard et ses vignobles bourguignons pour se former à la philosophie. Impliqué dans l'Action Catholique dès son adolescence, il s'engage dans la Résistance en 1943, puis intègre l'École Normale Supérieure à la fin de la guerre.

En 1947, il commence une analyse avec Jacques Lacan. Sur les conseils de ce dernier, il entreprend des études de médecine – ce qui ne l'empêchera pas d'obtenir l'agrégation de philosophie en 1950. Interne des hôpitaux psychiatriques, il soutient en 1959 une thèse qui sera publiée deux ans plus tard sous le titre Hölderlin et la question du père. On y retrouve, appliquée au « cas » du poète allemand qui, enfant, perdit successivement son père puis son beau-père, la théorisation de la psychose du Lacan des années 1950 : la structure psychotique d'un sujet est liée à la forclusion du Nom-du-père, c'est-à-dire au rejet de la métaphore paternelle, pivot du complexe d'œdipe. A ces considérations théoriques âpres, se mêle d'emblée dans le propos un souffle novateur et indiscutablement littéraire, libéré de son carcan purement nosographique. Laplanche insiste sur le fait que c'est bien l'inconscient qui mène la danse et, dit-il, « ce n'est pas la science - psychanalytique ou non - de la schizophrénie qui nous enseigne le dernier mot sur Hölderlin, mais [que] c'est lui qui rouvre la question de la schizophrénie comme problème universel » (1).

À l'automne 1960, il présente avec Serge Leclaire, au colloque de Bonneval, un rapport qui fait beaucoup parler de lui : L'Inconscient, une étude psychanalytique. Jean Laplanche y remet partiellement en question la théorie lacanienne du signifiant en proposant, plutôt que le principe de métaphore paternelle, une métaphore du refoulement originaire. À partir de 1962, il enseigne, sur invitation de Daniel Lagache, à la Sorbonne. Engagé avec J.-B. Pontalis dans la traduction des textes de Freud, mais aussi dans le repérage des concepts psychanalytiques les plus importants, Jean Laplanche fait émerger des notions jusque-là méconnues, dont celle de « fantasme originaire » (2). Tout en abordant l'immense question qui s'est d'abord posée à Freud au moment où celui-ci renonce à sa théorie de la séduction pour se concentrer sur le statut du fantasme et la « réalité psychique » dans sa relation à la sexualité infantile, il prend ses distances avec Lacan. En 1964, il devient l'un des fondateurs de l'Association psychanalytique de France (APF). Deux ans plus tard, il prend la direction, avec sa femme Nadine, du domaine du château de Pommard, dont il a hérité – et qu'il cèdera en 2003. En 1967, sous la direction de Daniel Lagache, il publie avec J.-B. Pontalis l'incontournable Vocabulaire de la psychanalyse, traduit en 25 langues et devenu, au fil des années, une référence que tout psychanalyste et tout étudiant en psychologie se doit d'avoir dans sa bibliothèque. Résolument favorable à l'entrée de la psychanalyse à l'université, il sera l'un des instigateurs de l'UER des Sciences Humaines Cliniques de Paris-VII, créée dans l'élan de 1968, et qui vise à émanciper la psychologie clinique inspirée par la psychanalyse de la psychologie dite « expérimentale ». Il dirigera le Centre de recherches en psychanalyse et psychopathologie de l'université de l'université Paris-VII et, afin d'asseoir l'insertion et le développement de la recherche universitaire en psychanalyse, lancera, aux Presses Universitaires de France (PUF), la revue Psychanalyse à l'université. Directeur scientifique des Œuvres complètes de Freud, il dirigera également aux PUF les collections « Bibliothèque de psychanalyse », « Voix nouvelles en psychanalyse » et « Petite Bibliothèque de Psychanalyse » avec Jacques André.

Le « fourvoiement biologique » freudien

Tout comme il s'était montré critique à l'égard des théories lacaniennes, à partir des années 1970, Jean Laplanche systématisera son procédé de lecture critique de Freud en retournant, sur l'œuvre du maître viennois, la méthode freudienne elle-même, comme on le fait lorsqu'on s'attache à plier parfaitement l'un sur l'autre les bords d'une feuille de papier pour les comparer. Les hésitations, les évolutions, les repentirs et les impasses freudiennes y sont appréhendées comme des effets inévitables dus à l'objet même de sa découverte : l'inconscient. Ce sont pour Jean Laplanche des années particulièrement fécondes, marquées par des théorisations novatrices sur le fantasme, la pulsion de mort et, finalement, le sexual. « Ce que je nomme sexual (par différence avec sexuel), c'est tout ce qui est du ressort de la théorie freudienne de la sexualité élargie et au premier plan de la sexualité infantile dite " perverse polymorphe ". Une fois qu'on a compris l'élargissement apporté par Freud à la notion, par rapport à la simple union des deux sexes (au point que le sexual peut souvent être auto-érotique), on reste sceptique devant l'allégation faite de tous côtés d'une " liberté sexuelle ", moderne enfin conquise, éventuellement au-delà de Freud. Bref, " sexual " n'est pas tout à fait ce que l'on croit. C'est bien plus complexe, plus refoulé aussi, enfoui parfois dans des fantaisies à peines formulées. » (3)

Dénonçant chez Freud un “ fourvoiement biologisant ”, Jean Laplanche critique la notion d’étayage (4) qu’il avait pourtant contribué à exhumer en le traduisant. Partant des Trois essais de Freud, il souligne la dérivation du sexuel à partir du vital. Il prend l'exemple du suçotement de l'enfant après l'apaisement de sa faim. La zone érogène de la bouche se constitue à la suite d'un rebroussement auto-érotique par rapport à l'objet du besoin (le lait). Le sein peut faire place à tout objet susceptible de stimuler la pulsion orale. En d'autres termes, l'objet sexuel est contingent et, devenu fantasmatique, il amène même le plaisir érogène à l'indépendance de l'auto-érotisme. Certains auteurs, dont Freud lui-même, font de l'auto-érotisme un état absolument « anobjectal » en élaborant une théorie d'un « narcissisme primaire absolu ». Or, pour Jean Laplanche, l'auto-érotisme n'est pas du tout « le temps primaire ». Et, pour le démontrer, il s'appuie même sur le Freud des Trois essais, qui écrivit en toutes lettres « trouver l'objet sexuel, c'est à proprement parler, le retrouver ».

Séduction, traumatisme et traduction

Par la suite, Jean Laplanche réactualisera (jusqu'à la métamorphoser) une découverte freudienne centrale, mais vite occultée : la théorie de la séduction. Mais là où la théorie de la séduction abandonnée par Freud se fondait sur des faits traumatiques (par exemple un abus sexuel), la séduction généralisée formalisée par Jean Laplanche en 1987 dans ses Nouveaux Fondements pour la psychanalyse reconnaît la primauté de l’autre au sein d’une “ situation anthropologique fondamentale ” : l'enfant reçoit des messages énigmatiques de l'adulte. Cette situation confronte, dans un dialogue dissymétrique, un adulte, doté d'un inconscient sexuel, et un enfant, chez qui l'opposition inconscient/préconscient n'est pas encore marquée. Les messages de l'adulte sont donc énigmatiques à la fois pour l'adulte, mais aussi pour l'enfant. Pour surmonter ce traumatisme, l'enfant doit les interpréter ou les traduire. Mais tout n'est pas traduisible et ce qui reste dans l'inconscient peut menacer à tout moment la cohésion du Moi. Il n’y a donc pas, chez l’être humain, de sexualité “ naturelle ” – mais toujours inscrite dans un rapport à l’autre en tant qu’il “ me veut quelque chose ”. Selon le paradigme laplanchien, la cure analytique va donc, à un moment donné, réactiver cette “ situation anthropologique fondamentale''. A bien des titres, cette théorie de la séduction généralisée est aussi une théorie de la traduction mais aussi, in fine, une théorie de l'amour – puisque grandir, c'est non seulement pouvoir être apte à traduire ces messages envoyés par l'autre mais aussi admettre que l'objet d'amour n'est pas que lumière, il a aussi sa part d'ombre.

On peut trouver l'essentiel de l'œuvre de Jean Laplanche aux PUF, notamment :

Nouveaux fondements pour la psychanalyse, « Quadrige », 2008

Problématiques III, « Quadrige », 2008

Vie et mort en psychanalyse, « Quadrige » 2008

La révolution copernicienne inachevée, « Quadrige », 2008

Sexual. La sexualité élargie au sens freudien, « Quadrige », 2007

Vocabulaire de la psychanalyse, « Quadrige », 2007

Entre séduction et inspiration : l'homme , « Quadrige », 1999

Vocabulaire de la psychanalyse, « Bibliothèque de psychanalyse », 1997

Problématiques I, « Quadrige », 2006

Problématiques II, « Quadrige », 1998

Problématiques III, « Quadrige », 2008

Problématiques IV, « Quadrige », 1998

Problématiques V, « Quadrige », 1998

Problématiques VI, « Quadrige », 2006

Problématiques VII, « Quadrige », 2006

Notes

(1) Jean Laplanche, Hölderlin et la question du père, p. 133.

(2) J. Laplanche et JB Pontalis, Fantasme originaire. Fantasmes des origines. Origines du fantasme, 1964.

(3) J.Laplanche, Sexual, la sexualité élargie au sens freudien, 2000-2006, Paris, PUF.

(4) Désigne la relation existant entre les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation. Les premières s'aident d'abord des fonctions vitales qui leur fournissent une source organique, un objet et une direction, et deviennent par la suite indépendantes.

dimanche 29 avril 2012

La petite fille, sa mère, le string et le législateur.




En mars dernier, un rapport ministériel s’inquiétait des dérives d’une hypersexualisation des enfants, particulièrement des petites filles. S'agit-il réellement d'un phénomène récent ? Les enfants seraient-ils donc des êtres asexués ? Le point sur la controverse. (version de travail d'un article pour Le Cercle Psy et Sciences Humaines)

Elle pousse la porte de l'institut de beauté, pose son cartable, examine la centaine de vernis proposés, en choisit un rose mexicain, juche son 1 mètre 20 sur un tabouret et tend ses doigts minuscules à l'esthéticienne médusée en lançant d'une voix pointue :« Plutôt carrés, s'il vous plaît! ». Si nous n'oublierons pas de sitôt cette petite fille de 7 ou 8 ans, croisée il y a quelques mois dans un salon de manucure parisien, son cas serait loin d'être isolé. Strings et soutiens-gorge ampliformes pour fillettes, concours de mini-miss, cours de récréation où, dès le primaire, des photos de jeux sexuels entre petits camarades circuleraient grâce aux téléphones portables... Depuis quelque temps, l'opinion publique française s'inquiète de ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'hypersexualisation des enfants, essentiellement des petites filles.

Le terme renvoie tout aussi bien à la représentation de l'enfant en adulte en miniature, mais aussi aux pratiques sexuelles des jeunes qui seraient de plus en plus précoces – le tout étant largement influencé, nous dit-on, par les marques de vêtements et l'accès aux films pornographiques via Internet. En Norvège, le ministère de la Famille a fait retirer des magasins certains vêtements, dont les fameux soutiens-gorge ampliformes pour enfants. Au Québec, la diffusion de spots publicitaires ciblant les moins de 13 ans est interdite – aux États-Unis, elle est limitée.

En France, la parution dans le magazine Vogue de photos d’une enfant de 10 ans en mini-robe lamée et escarpins vertigineux sur un canapé léopard a remis de l'huile sur le feu en 2011. Le 5 mars dernier, la sénatrice UMP Chantal Jouanno rendait au ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale un rapport intitulé Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité. Elle y préconisait l'adoption d'une charte de l'enfant, l'interdiction de la promotion d'images sexualisées d'enfants et la suppression des concours de mini-miss.

À la recherche de la sexualité infantile

Mais, parler d'hypersexualisation des petites filles revient-il à dire que les enfants n'ont pas de sexualité ? Jusqu'au XVIIIe siècle, l'enfant est essentiellement présent, dans les représentations collectives, sous les traits d'un adulte en miniature. Il faut attendre L'Émile de Rousseau pour que l'enfance soit définie comme une période de la vie qui ne consiste pas seulement en l'apprentissage de la vie adulte.

La naissance conjointe de la pédiatrie et de la psychanalyse à la fin du XIXe siècle a fait de l'enfant un individu à part entière, avec des besoins, des désirs, au point que la question de son bien-être est devenue centrale. En 1905, dans la Vienne bourgeoise et conservatrice, la publication des Trois essais sur la

vie sexuelle fait l'effet d'une bombe : Freud y postule l'existence d'une sexualité infantile, autoérotique, mettant en œuvre d'autres zones érogènes que la zone génitale, l'enfant tirant un plaisir véritable à téter le sein de sa mère mais aussi à contrôler son sphincter, émettre ou retenir ses selles.

Pionnières de la psychanalyse infantile, Anna Freud, Melanie Klein et Eugénie Sokolnicka montreront comment l'espionnage de l'intimité des parents, les théories inventives élaborées par les enfants sur la façon dont « on fait les bébés », les jeux de découverte mutuelle de la différence sexuelle entre garçons et filles sont extrêmement banals tant qu'ils n'envahissent pas tout le comportement de l'enfant ou ne témoignent pas d'un traumatisme tels des abus sexuels.

Car, de même que les enfants ont une vie psychique dès leur naissance, ce sont des êtres sexués. Dans son séminaire Encore, Lacan désigne la façon dont le sujet s'inscrit dès sa venue au monde dans la différence des sexes par le simple fait d'habiter le langage : se reconn

aître homme ou femme est donc une affaire de signifiant. Prenons l'exemple d'une mère s'inquiétant du fait que l'on n'autorise pas le port des barrettes dans les cheveux à l'école où elle souhaite inscrire sa fille. Une mère qui sexualise sa fille, c'est-à-dire inscrit son enfant dans la collectivité en signifiant que son enfant est bien une fille, est une femme dont l'affirmation identitaire passe aussi par le fait qu'elle témoigne qu'elle est la mère d'une fille et que cette fille a une mère. De même, bien des petites filles aiment à essayer les chaussures, les vêtements de leur mère et jouent à comparer leur mère à celles des amies (« Ma maman elle a les plus beaux cheveux », « Ma maman, elle est la plus forte »). Ces moments font partie de leur construction psychique et identitaire.

Est-il donc pertinent d’affirmer que les enfants sont innocents, n'ont pas conscience de ce qu'est la séduction, et que les fillettes sont en quelque sorte « perverties » par la pornographie ou les marques de vêtements vendant des strings pour jeune public ? Écrivain et psychanalyste, Sébastien Smirou travaille à l'Unité de Soins Intensifs du Soir (USIS) à Paris, lieu d'accueil, de soins et d'accompagnement éducatif et pédagogique pour des enfants souffrant de graves troubles du développement psychique et d'adaptation à la vie scolaire et sociale. « Aujourd'hui encore, pour bon nombre d'adultes, il est

difficile d'admettre qu'il existe une sexualité infantile, constate-t-il. En plus d’un siècle, le grand public n'a jamais pu intégrer la formule de Freud selon laquelle cette sexualité serait, qui plus est, "perverse polymorphe". C'est que le langage est bien fait : lorsqu'un même mot désigne des réalités différentes, il faut se demander pourquoi. En l'occurrence, on peut établir un parallèle avec la "confusion de langues" de Sandor Ferenczi. Pour lui, vous avez des enfants qui parlent le langage de la tendresse, des adultes qui parlent celui de la passion, et tout ce beau monde est traversé par le désir de séduire l'autre. Quand Freud parle de l'enfant comme d'un "petit pervers polymorphe", il signifie surtout que ses tendances pulsionnelles ne sont ni réprimées – jcomme chez l’adulte – ni orientées de manière univoque ».

« Mais quand vous parlez de parents qui "pervertiraient" leurs enfants, vous entendez autre chose, poursuit Sébastien Smirou. Vous pensez visiblement à la façon dont un adulte – un père ou une mère, au hasard – ferait de son enfant une sorte de jouet sexuel. Ce n'est pas très nouveau. Sans l'invention de la couche jetable, on habillerait peut-être encore les petits garçons en robe, par exemple, comme ça se faisait au début du siècle dernier, car c'était plus commode pour les changer. Mais je me demande comment on verrait cette sexualisation-là en 2012. De ce point de vue, le string pour fillettes ou les concours de mini-miss, comme vous dites, ne sont probablement que des façons d'« habiller », si j'ose dire, socialement la passion des adultes pour leurs enfants ».

Mais pour la psychanalyste Claude Halmos, le phénomène des concours de mini-miss est « dangereux parce que l’envie de devenir grand et grande est un moteur pour grandir. L’enfant fait des efforts pour grandir dans tous les domaines, il apprend à lire, à écrire parce qu’il a envie de ressembler aux adultes qu’il admire. Ce déguisement qui va faire croire à l’enfant qu’il est déjà adulte casse le moteur qu’il a pour grandir. C’est sa place qui est très profondément perturbée » (1).

Objet sexuel et proie potentielle

Si l'on porte tant attention à la sexualité des enfants, c'est parce que, selon le paradigme freudien, ce qui a lieu dans l'enfance a un retentissement sur la vie future : quand la sexualité des adultes dysfonctionne, cela témoigne d'une régression, d'une fixation à un stade infantile (stade oral, stade anal). Ainsi la névrose témoigne-t-elle de la persistance d'un besoin pulsionnel liée à un stade de développement infantile. Il y a régression et fixation à ces stades de la sexualité infantile. Cette réactualisation génère de l'angoisse et, pour la rendre supportable, le sujet produit des symptômes. Mais ce souci témoigne aussi d'une crainte, à l'heure où le pédophile est devenu l'incarnation du Mal et de la perversion : celle de mettre l'enfant, en l'hypersexualisant, en position d'objet sexuel et donc de proie potentielle.

Enfin, pour certaines féministes, l'hypersexualisation des fillettes contribuerait à alimenter une image dégradante de la femme. Pour Michèle Biard, présidente du Planning Familial du Gers, interrogée après l’interdiction d’un concours Mini-miss Séduction dans le département en février dernier, les fillettes participant à ces concours « n'ont pour perspective d'avenir que la séduction ». Et, dit-elle, « ce débat renvoie à la marchandisation du corps des femmes toujours très convoité » (2).

Or, étonnamment, il existe aussi un discours légitimant l'existence de ces concours, précisément parce qu'ils apprendraient aux participantes à affirmer leur féminité, non pas en tant qu'objet sexuel mais en s'appropriant, dès le plus jeune âge, en tant que sujet, les codes et les accessoires de la féminité. Sur des forums Internet, principalement dans les pays anglo-saxons, des mères trouvent aberrant qu'on leur reproche d'hypersexualiser leurs filles, affirmant qu'elles souhaitent précisément que celles-ci apprennent très tôt à devenir « de vraies femmes ». Car, après tout, disent-elles, on hypersexualise bien les garçons en les incitant à jouer au foot ou à faire du karaté. Paradoxalement, il y aurait donc presque une protestation égalitariste dans cette hypersexualisation des petites filles. Certaines de ces mères se feraient ainsi l'écho d'une tendance qui participe de la montée généralisée de l'autonomie comme valeur-phare des sociétés occidentales : liberté d'être propriétaire de soi, de son corps, capacité à agir de soi-même.

Quand la « malbouffe » s'en mêle...

Et pour compliquer la donne, cette hypersexualisation se doublerait parfois de causes organiques : d’après une étude américaine de 2010, 10 % des petites filles blanches et près d’un quart des petites filles noires montrent des signes de puberté à 7 ans(3). Mis en cause, les apports caloriques massifs de la nourriture occidentale (la graisse facilite la production d'œstrogène et d'insuline, hormones qui influencent le développement sexuel), ainsi que les œstrogènes et phtalates présents dans le plastique, et certains contaminants environnementaux à activité œstrogénique.

Le phénomène pourrait avoir des retentissements psychiques profonds. La psychanalyse considère que vers l'âge de 6 ans, le complexe œdipien laisse place à une phase de latence censée durer jusqu'à l'adolescence. Au cours de cette « latence », les manifestations sexuelles passent au second plan. L'énergie pulsionnelle se détourne vers l'apprentissage, les investissements moraux (acquisitions de valeurs morales) et sociaux (développement des amitiés, investissement du groupe). Mais si cette phase de latence se raccourcit ou disparaît, si le sexuel fait effraction par l'irruption précoce de caractères sexuels secondaires (seins, pilosité), quels aménagements possibles cela laisse-t-il à l'enfant pour s'équiper psychiquement afin d’aborder sereinement l'entrée dans l'adolescence ?

NOTES

(1) Entretien avec Claude Halmos « L'enfant doit rester à sa place d'enfant »,L'Humanité, 6 mars 2012.
(2) Entretien avec Michèle Biard, « Le corps des femmes est très convoité, La Dépêche, 6 mars 2012.
(3) Franck M. Biro et al., « Pubertal Assessment Method and Baseline Characteristics in a Mixed Longitudinal Study of Girls », Pediatrics, v. 126 (3), septembre 2010.


Mères/filles, une relation à trois ?


Dans Mères-filles, une relation à trois (1), la psychanalyste Caroline Eliacheff et la sociologue Nathalie Heinich évoquaient, à partir de cas empruntés à des romans ou des films, la richesse et la complexité de cette expérience « qui consiste à être une fille pour sa mère et éventuellement une mère pour sa fille ». Ainsi, en 1951, le film Bellissima, chef-d'œuvre néoréaliste de Luchino Visconti, narre comment, dans la Rome populaire de l'après-guerre, une mère projette ses désirs et ses rêves de gloire sur sa fille, dont elle veut faire une vedette de cinéma. Totalement dévouée à son enfant, « épouse en voie de désexualisation, elle délaisse son mari, puis repousse les avances d'un autre homme. Simultanément, elle amène la fillette à occuper différentes places, qui ont en commun de n'être pas celle d'une enfant. Tantôt c'est sa propre place, lorsqu'elle se mire elle-même dans la chevelure idéalisée de l'enfant, cet emblème de féminité : ''Coiffée en arrière, comme ta mère : que tu es belle, que tu es belle''. Tantôt, c'est la place du mari, exclu du lien noué avec la fille, ombre dans l'appartement ». Car, soulignent Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, l'emprise maternelle sur une autre que soi semblable à soi, comme l'est une fille pour sa mère, peut produire des ravages, s'il n'y a pas de tiers – le père ou toute autre instance séparatrice – qui permet à l'enfant de ne plus être « le jouet consentant d'une mère abîmée dans la maternité ».

(1) Albin Michel, 2002.

Sarah Chiche

dimanche 8 avril 2012

Faut-il soigner ou punir les pervers ? (un entretien avec Daniel Zagury)


Daniel Zagury est psychiatre des hôpitaux, spécialiste de psychopathologie et de psychiatrie légale, et expert auprès de la cour d'appel de Paris. Il a été amené à témoigner dans de multiples procès pour d’importantes affaires criminelles (Guy Georges, Patrice Alègre, Michel Fourniret…). Je l'ai interviewé dans le cadre du dossier que j'ai réalisé sur "l'histoire de la perversion" pour la revue "Sciences Humaines".

Quelles sont les principales caractéristiques du crime pervers ?

Le crime pervers doit d’abord être distingué du crime psychotique commis par le malade mental délirant. Pour ce dernier il s’agit d’un acte de défense vitale, d’un sursaut de survie au bord du gouffre, commis dans l’urgence parce que l’existence psychique passe par là. Contrairement au psychotique, le pervers peut différer l’action si les conditions du moment ne s’y prêtent pas. Le crime pervers peut répondre à un scénario élaboré mais c’est loin d’être la règle, sauf après une longue série, où l’expérience criminelle accumulée peut enrichir et dévoiler le fantasme sous-jacent. Le plus souvent, le criminel ne sait pas ce qui l’agite, même s’il prépare méticuleusement son geste. Guy Georges le disait : « Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait et si je l’avais su, je ne l’aurais pas fait ». La deuxième caractéristique du crime pervers, c’est la recherche active de ce qui a été éprouvé la première fois, qui relève plus de la jouissance de toute puissance, de l’orgie narcissique, que du plaisir sexuel. La destructivité utilise la sexualité mais prime largement sur elle. Répéter le traumatisme d’autrefois à l’envers, au détriment de la malheureuse victime, cette fois avec les cartes en mains, telle en est la logique. Il n’est plus le passif, le carencé, l’abandonné, l’impuissant en proie à la détresse face à une image féminine terrifiante ; il devient celui qui fait vivre l’horreur à l’autre, en transformant la détresse d’autrefois en jouissance d’aujourd’hui.

Un pervers est-il un malade mental ?– Tous les pervers sont-ils dangereux ?

Au sens populaire d’une déviation par rapport à la norme, peut-être peut-on le considérer comme « malade ». Au sens psychiatrique, sûrement pas. Mais faire croire qu’il est normal est un mensonge. Alors ? Le recours à l’acte pervers n’est pas l’acte délirant. Tous les pervers ne sont pas dangereux car le champ clinique des perversions ne coïncide pas avec le champ pénal des transgressions sexuelles. Seules sont ici en cause l’absence de consentement et la minorité des victimes. Une sexualité perverse qui s’exprime avec un partenaire adulte consentant ne concerne pas la justice. Sont dangereux ceux qui visent les mineurs ou qui ignorent le consentement, incluant l’autre chosifié dans leur scénario ou le visant dans leur destructivité.

Peut-on soigner les pervers ?

Si l’on se réfère à une position psychiatrique archaïque ou à une conception psychanalytique figée, on ne peut prétendre modifier une constitution ou une structure. Si l’on différencie les pervers de divan et l’observation des pervers de prison, à la suite de nombreux travaux et d’expériences de terrain, la bataille n’est pas perdue d’avance. Quelle que soit la lourdeur des déterminismes qui pèsent sur leur parcours, il est exclu de prétendre les aider à se contenir ou à changer en dehors d’un cadre légal et sans un engagement de leur part. On n’aide pas un pédophile à réaménager ses défenses ou à s’interdire un passage à l’acte, comme on soigne un schizophrène. Toute confusion serait ici catastrophique, d’autant que l’air du temps est plus à la responsabilisation des encadrants psychiatriques, éducatifs, sociaux et judiciaires, qu’à celle du sujet lui-même. On ne « soigne » pas un pervers dans la perversion sociale. À proprement parler, on ne soigne pas la perversion. On aide le sujet réputé pervers à orienter différemment son parcours dans un cadre légal d’obligation ou d’injonction de soins.

Alors, peut-on à la fois soigner et punir ?

Voilà en effet un champ où il faut pouvoir penser conjointement la sanction et le soin. Aucun pervers exclusif ne sollicitera une aide thérapeutique s’il n’y est contraint. Pourquoi supprimer ce qui procure la jouissance et n’est contrarié par aucune barrière interne ? Ce qui nous permet, à nous thérapeutes, de sauvegarder un regard humaniste sur les auteurs d’abus sexuels, ce n’est évidemment pas une quelconque complaisance. À l’inverse, la thérapie « à la baguette » est une absurdité. C’est justement parce que la loi s’inscrit en arrière fond de la relation avec un homme qui a été ou qui va être jugé, que le soignant peut surmonter son dégoût, regarder le sujet dans les yeux et que ce dernier peut lui confier les fantasmes qui le hantent, en sachant qu’il sera écouté dans son humanité et non regardé comme un monstre. C’est alors, dans les cas les plus heureux, que la dialectique de la carotte et du bâton pourra passer au second plan et que les conditions d’un authentique travail thérapeutique pourront s’instaurer.

Propos recueillis par S.C.


Qu'est-ce qu'un pervers ?



Ils terrifient, fascinent, suscitent le dégoût ou le mépris. Les pervers font le mal pour le mal, jouissent de l'angoisse qu'ils suscitent chez autrui et défient les normes morales d'une société par leurs conduites « déviantes ». Mais est-on pervers de la même façon au Moyen-Age qu'au XXIe siècle ? Si l'expérience de la perversion semble universelle, le sort réservé aux pervers évolue en fonction de ce que chaque époque définit comme étant la quintessence du Mal et ce qui relève des moyens pour s'en prémunir. Voyage historique aux confins de l'abject et du sublime. (version de travail d'un article écrit pour la revue "Sciences Humaines" et à paraître ce mois-ci)

Violeur d'enfants. Mari manipulateur. Homme politique aux mœurs légères... Désormais, pas une semaine sans que le mot « pervers » soit utilisé à tort et à travers dans les médias pour désigner à la vindicte publique des individus dont le comportement déviant scandaleux, grotesque ou abject nous donne à voir dans un miroir grimaçant ce que nous nous évertuons à cacher sans cesse : la part obscure de nous-mêmes[1]. Mais où commence la véritable perversion ?

Y-a-t-il toujours eu des pervers ?

L'existence du mot « pervers » est attestée en 1190 et dérive vient de pervertere : retourner, renverser, inverser, commettre des extravagances. Or, avant l'existence du mot pouvait-on constater l'existence de la chose ? Y avait-il des pervers dans l'Antiquité ? On rapporte que le règne de Caligula (37 à 41) fut marqué par la dépravation sous toutes ses formes. L'empereur était assoiffé de sang, se délectait du spectacle de ses gladiateurs s'entre-déchiquetant sous ses yeux et aimait à se travestir en femme. Peut-il y avoir des pervers dans un monde où l'esclavage est contractualisé, c'est-à-dire où les rapports de domination et de soumission entre le maître et l'esclave sont la norme ? Si la perversité de certains comportements a toujours existé, ne peut-il y avoir perversion que dans une société d'hommes libres qui peuvent transgresser certains interdits fondamentaux, religieux et laïques ?

Dans la Rome antique, ce n'est pas l'homosexualité qui est contre-nature mais la posture soumise de celui qui se fait sodomiser – l'idée étant dit, l'historien Paul Veyne de « sabrer et de ne pas se faire sabrer ». Sénèque note ainsi : « la passivité est un crime chez un homme de naissance libre ; chez un esclave, c'est son devoir le plus absolu ». Sont donc considérées comme normales toutes les activités sexuelles où l'homme libre est actif : avec une épouse, une maîtresse, avec « l'esclave, homme ou femme ». Certaines pratiques sont toutefois dites « contre-nature » : la bestialité, la nécrophilie, et les unions avec les divinités.

L'existence du mal chez un individu relève-t-elle de l'ordre divin ?

L'homme médiéval appartient corps et âme à Dieu. Le démon tentateur lui instille le goût du vice et de la perversité, mais l'être humain peut obtenir son salut, touché par la grâce ou par la force de sa foi, en acceptant sa souffrance inconditionnelle. Pour toute une tradition religieuse et littéraire de l'époque, la souillure est le corollaire de la sainteté. Les pratiques de destruction de soi, de flagellation et d'ascétisme permettent au mystique de s'identifier à la passion du Christ. Catherine de Sienne (1347-1380) mange le pus des seins d'une cancéreuse, la visitandine Marie-Madeleine Alacoque (1647-1690) se repaît des vomissements et des matières fécales d'une dysentrique – et ce contact buccal suscite en elle la vision de Jésus la tenant bouche collée à sa plaie. [2]

Ancien compagnon de route de Jeanne d'Arc, Gilles de Rais viola et tua 300 enfants avec des raffinements de cruauté qui défient l'entendement et inspirèrent bon nombre d'écrivains, dont Huysmans et Bataille [3]. Durant son procès, il n'invoquera pas le diable comme inspirateur de ses actes, mais l'éducation reçue par son grand-père paternel, un richissime seigneur féodal, qui l'initia au crime à l'âge de onze ans...

Nerf de bœuf, cravache ou orties, les flagellants médiévaux déploient des trésors d'inventivité pour se livrer sur leur corps à des actes de mortification. D'abord popularisée au XIe siècle par Pierre Damien, prieur du monastère de Fonte Avellana très violemment hostile à l'homosexualité, l'auto-flagellation se veut l'instrument d'une sanction divine pour combattre le relâchement des mœurs. Mais dès la fin du XIIIe siècle, des confréries vagabondes se regroupent clandestinement, échappent au contrôle de l'Église, et elle devient assimilée à « un rite disciplinaire d'allure semi-païenne, puis franchement diabolique »[4].

Le libertin est-il un pervers ?

Le libertinage intellectuel du XVIIe siècle affirme l'autonomie morale de l'homme face à l'autorité religieuse : tout dans l'univers relève de la matière, laquelle est seule à imposer ses lois. Au XVIIIe siècle, la référence constante à un ordre divin qui servirait de tutelle et définirait la place du curseur entre le bien et le mal s'effrite. Pour certains, le mal devient l'expression d'une nature barbare de l'homme qui le distingue de l'animal et qu'il faut corriger par le progrès et la civilisation (Condillac, Diderot). Pour d'autres, il est le fruit d'une mauvaise éducation qui viendrait pervertir la nature humaine (Rousseau).

Sade métamorphose le projet des Lumières en un nouvel ordre disciplinaire, sans limites, guidé par l'impératif de la jouissance et propose comme fondement de la République une inversion radicale de la loi : obligation de la sodomie, de l'inceste et du crime. L'acte sexuel sadien consiste à toujours traiter l'autre comme un objet interchangeable. Tout objet en vaut un autre. Le monde vivant, dans son ensemble, doit être traité comme une collection de choses à démembrer et désarticuler et dont il faut jouir de la façon la plus irreprésentable.

La place de Sade était-elle à l'asile ou en prison ? Au moment où son internement à l'asile de Charenton suscite de nombreux débats dans l'opinion, s'ouvre une bataille, d'une actualité toujours aussi brûlante, autour de la définition de la folie et de sa possible guérison, qui oppose juristes et partisans de la psychiatrie naissante. Que doit-il advenir des pervers dans un monde sans Dieu ?

La médecine, nouvelle référence dans l'étude des perversions.

Le discours positiviste qui émerge au XIXe siècle propose une morale adossée non plus à la religion mais au juridique et à la science. En 1810, le Code pénal français entérine la laïcisation des pratiques sexuelles. Dès l'instant où elles se déroulent dans un cadre privé entre adultes consentants, elles ne peuvent plus faire l'objet d'un crime ni même d'un délit.

Aliénistes, médecins, criminologues et experts auprès des tribunaux élaborent une première sexologie scientifique, abondamment nourrie d'observations de cas. L'aliéniste E. Esquirol est le premier à faire rentrer les désordres sexuels dans un traité de psychiatrie en les incorporant aux monomanies ou délires partiels[5]. Progressivement, la psychiatrie s'intéresse à l'étude des comportements sexuels singuliers. On trouve le premier usage médical du mot « perversion » en 1842 dans l'Oxford English Dictionnary. En France, il naît sous la plume du psychiatre Claude-François Michéa en 1849, à travers le récit qu'il fait du cas du sergent Bertrand, accusé d'avoir violé et mutilé des cadavres de femmes[6]. Dans Psychopathia Sexualis, R. von Krafft-Ebing se livre à une taxinomie aussi rigoureuse qu'édifiante des perversions sexuelles. A. Moll, M.Hirschfeld ou Havelock Ellis et ses monumentales Études de psychologie sexuelles lui emboîteront le pas.

Tous pervers ? La révolution freudienne.

En 1905,[7] Les Trois essais sur la théorie sexuelle de S. Freud font l' effet d'une bombe. Freud postule l'existence d'une sexualité dès l'enfance. L'enfant est un « pervers polymorphe » car la satisfaction qu'il recherche n'est pas génitale : le bébé prend du plaisir à téter, à sucer son pied, et à déféquer. Ces pulsions fonctionnent de manière anarchiques et auto-érotiques jusqu'à la puberté, moment où la pulsion sexuelle s'organise sous le primat du génital. La perversion n'est pas due à une dégénérescence ou à une quelconque anomalie constitutionnelle. On ne naît pas pervers, on le devient. Le pervers est donc celui qui reste cramponné à des satisfactions qui ne sont plus de son âge : la perversion est liée à un arrêt du développement de la pulsion sexuelle et à une déviation de l'objet de la pulsion (dans la pédophilie, par exemple), du but (ainsi du voyeurisme) ou de la zone érogène (dans le fétichisme). Toutefois, dit Freud, nous avons tous des tendances perverses fortement développées mais, la plupart du temps, refoulées et rendues inconscientes, les fantasmes inconscients présentent les mêmes contenus que les actes pervers. Comme le soulignera la psychanalyste Joyce Mac Dougall, nombre d'adultes « décrivent une variété infinie de scénarios érotiques, d'objets fétiches, de déguisements, de jeux sadomasochistes, qui sont des sortes d'espaces privés dans leur vie amoureuse et ne sont ressentis ni comme compulsifs ni comme indispensables pour atteindre le plaisir sexuel.[8] » Or, dans les cas de fétichisme pervers, l'objet inanimé se substitue entièrement à la personne réelle – dont l'existence peut devenir gênante pour la satisfaction du but sexuel...

Plus tard, Lacan apportera un éclairage décisif pour qui veut comprendre ce qu'est le passage à l'acte pervers. Car le pervers n'est pas celui qui veut faire du mal à l'autre mais celui qui cherche à l'angoisser. Ainsi, le masochiste n'est pas celui qui veut souffrir, mais celui qui cherche à souffrir à un point tel que cela finisse par éprouver l'autre dans ses capacités à pouvoir se maîtriser – c'est-à-dire non seulement à le tester dans ses capacités à dominer l'autre mais surtout à se dominer lui-même [9].

Pourquoi parle-t-on de « banalité du mal » ?

On évoque fréquemment le nazisme comme mise en acte perverse à très grande échelle. T. Adorno comparera l'expérience totalitaire au projet sadien. « Au nom d'une norme rationalisée[10] » on dépouillera des hommes de leurs biens, de leur nom, de leur dignité, pour en faire des déchets à supprimer. La philosophe H.Arendt questionnera, à travers le compte rendu du procès du nazi A. Eichmann, la banalité du mal. Eichmann se présente comme l'agent zélé d'une loi qui a fait du crime la norme. Lors de son procès, il veut être pendu en public pour jouir de sa propre exécution[11]...

Peut-on avoir des fantasmes pervers sans être un pervers ?

Affaire Dutroux, Affaire d'Outreau, Affaire Fourniret. De nos jours, la figure du pédophile est devenue « une sorte d'essence de la perversion dans ce qu'elle a de plus haïssable »[12], non seulement pour ses passages à l'acte (ce qu'il a fait) mais aussi sa « dangerosité » (ce qu'il pourrait faire).[13] La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté entend maintenir enfermés les prisonniers en fin de peine présentant un risque très élevé de récidive, notamment pour les crimes sexuels. Guérit-on de la perversion ? La place des pervers est-elle à l'hôpital psychiatrique ou en prison ? Ces questions, qui sont désormais au cœur du traitement particulier accordé aux délinquants sexuels, en appellent une autre : si on juge les hommes non plus seulement pour ce qu'ils ont fait mais pour ce qu'ils pourraient faire, peut-on avoir des fantasmes pervers sans être un pervers ?

Dans les années 1980, le terme perversion disparaît de la terminologie psychiatrique mondiale, pour être remplacé par celui de « paraphilie ». Or, le mot désigne aussi bien les pratiques sexuelles qualifiées autrefois de perverses que les fantasmes pervers. En d'autres termes, on range dans le même panier les personnes à qui il est arrivé de fantasmer une relation sexuelle avec des enfants, celles qui regardent des vidéos d'actes sexuels avec des enfants mais ne passeront jamais à l'acte (et ils sont nombreux!) et celles qui les violent. Récemment, on apprenait que dans la prochaine édition du DSM (le manuel de classification internationale des troubles psychiatriques) prévue pour 2013, qu'on y trouverait une nouvelle catégorie diagnostique : l'hébéphilie, ou préférence sexuelle pour les jeunes adolescents. Professeur à la Faculté de Médecine de l’Université de New York et éminent spécialiste des fondements conceptuels de la psychiatrie, l'américain Jerome Wakefield s'en inquiétait ouvertement : « Ce diagnostic peut être utilisé pour psychiatriser un jeune de 19 ans qui a des relations sexuelles consenties avec plusieurs filles de 14 ans, en en faisant un violeur récidiviste. Beaucoup de gens s'accordent à dire qu'avoir des relations sexuelles avec des adolescents même avec leur consentement est moralement répréhensible, et doit être puni sur le plan légal. Toutefois, à partir de quand une telle préférence ou un tel désir devient-il un trouble mental qui donne un fondement juridique au fait qu'on vous place en détention provisoire ? »


Sarah Chiche

A lire :

E. Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes, une histoire des pervers, biblio essais, Le Livre de Poche, Paris, 2007.

Marquis de Sade, Œuvres complètes, Paris, Fayard, 1986.

R. von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis (1886), Pocket, Paris, 1999.

S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Folio, Essais, Gallimard, 1989.

H. Arendt, Eichmann à Jérusalem (1963), Folio, Gallimard, Paris, 1997.



[1] Cette expression est empruntée au livre d'Elisabeth Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes, qui nous a été fort utile pour la rédaction de cet article et dans lequel le lecteur trouvera une mine d'informations sur l'histoire de la perversion et celle des pervers.

[2] La Légende dorée, qui relate la vie des saints, peut être lue comme une sorte de préfiguration du renversement pervers de la loi que l'on retrouve dans Les Cent Vingt Journées de Sodome de Sade : on y trouve les mêmes corps suppliciés, dénudés, souillés. Mais, et la nuance est de taille, Sade dépouille cet enfermement de la présence de Dieu.

[3] « Devant lui, il est possible de songer aux brutalités nazies », écrira à son sujet Georges Bataille. Voir G. Bataille, Le Procès de Gilles de Rais (1959), Œuvres complètes, X, Paris, Gallimard, 1987, p.277-279.

[4] A la fin du XIXe siècle, après la publication par Leopold Sacher Masoch, de son roman La Vénus à la fourrure, la flagellation deviendra d'ailleurs le prototype d'une perversion fondée sur une relation sadomasochiste contractualisée entre un dominant et un dominé.

[5] in Des maladies mentales, 1838.

[6] Et c'est à Magnan que l'on doit l'usage du terme « perversions sexuelles », in Des anomalies, des aberrations et des perversions sexuelles (1885).

[7] Le texte fera en 1910, 1915, 1920 et 1924, l'objet d'ajouts successifs tenant compte des étapes ultérieures de la réflexion de l'auteur.

[8] J. Mac Dougall, article « perversion », in Dictionnaire International de la Psychanalyse, collectif, Paris, Calmann-Lévy, 2002,p.1212-1213

[9] Voir Lacan, Séminaire X, l'Angoisse, Paris, Le Seuil, 1962 et son texte sur « Kant avec Sade » (1962).

[10] E. Roudinesco, op.cit., p.160.

[11] E. Roudinesco, op.cit., p.157.

[12] E. Roudinesco, op.cit., p.243.

[13] Voir hors-série de Sciences Humaines sur "Les affaires criminelles"

[14] E.Roudinesco, op.cit.