mercredi 16 juin 2010

Faux souvenirs induits : le temps détraqué


(J'ai, dans L'emprise, abordé la question des faux souvenirs induits par un biais romanesque. Voici le sujet traité ici sous la forme d'une enquête publiée sur Le Cercle psy. Pour des raisons de droits j'ai mis ici une version antérieure à celle publiée sur le site. Vous pouvez retrouver l'article sur http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/)

La mémoire est une fiction. Les souvenirs ne sont que des reconstructions de reconstructions. Mais la suggestion et la soumission volontaire à l’autorité sont les choses du monde les mieux partagées. Ce pourrait être le point de départ d’un blockbuster américain à la Terminator. Ce sont surtout quelques unes des hypothèses qui expliquent la facilité effarante avec laquelle des thérapeutes persuadent leurs patients qu'ils ont été victimes d'abus sexuels ou de maltraitances qui n'ont jamais eu lieu, et les amener à couper les ponts avec leur famille, pour mieux les escroquer. Enquête.


Tout commence au début des années 1980, aux Etats-Unis. Des thérapeutes soutiennent l’idée que l’étiologie de certains troubles psychiques n'est accessible qu’à partir d’une forme précise de thérapie, souvent basée sur l'hypnose : la Repressed Memory Therapy (RMT). Par ce moyen, des souvenirs prétendument enkystés dans la mémoire du patient peuvent revenir à sa conscience. L’axiome, plutôt simple, ne semble guère différer de la bonne vieille méthode cathartique utilisée avant la naissance de la psychanalyse : en se remémorant ses souvenirs traumatiques, le patient pourrait, par abréaction, se libérer de son passé et éradiquer ses symptômes déplaisants. Mais, hasard étrange, les souvenirs qui émergent au cours des RMT concernent systématiquement un traumatisme sexuel infantile ou des situations de maltraitance. En peu de temps, les cas se multiplient. Comme une grande majorité de plaintes émanent de femmes, les associations féministes s’en emparent. Les médias s’en émeuvent. L’hystérie collective gagne le pays. Vingt-cinq états américains reconnaissent une valeur probante aux enquêtes sur le passé traumatiques des plaignants. Des milliers de procès d’enfants accusant leurs parents ou leurs grands-parents, vingt à trente ans après les faits, des pires atrocités, ont lieu dans tout le pays. Jusqu’à ce que l’on s’aperçoive qu'une écrasante majorité de ces accusations étaient fausses : les patients en étaient venus à croire à ces récits suggestionnés par leur thérapeute. Tant de crédulité pourrait presque susciter les moqueries des fâcheux, si elle n’aboutissait à des drames familiaux et judiciaires épouvantables et si elle n’était qu'une fantaisie de plus made in USA. Or, non seulement des faits similaires se produisent en France, mais ils se multiplient dans des proportions inquiétantes ces dernières années.


Manipulation mentale


Dans la salle où se tient l'assemblée générale des membres de l'association ASFI (Alerte Faux Souvenirs Induits), les témoignages des parents accusés à tort par leurs enfants d'abus sexuels et/ou de maltraitance se succèdent. On en croit à peine ses oreilles. Mais l’histoire bégaie. Une fois. Deux fois. Vingt fois. Si le milieu social des victimes, le cadre de l’intrigue et la personnalité du manipulateur diffèrent – ce peut-être un psychothérapeute, un naturopathe, parfois même un coach cautionné par une grande école de commerce ou même un psychologue authentiquement diplômé...- , la matrice du récit reste identique (un enfant qui commence une thérapie accuse du jour au lendemain ses parents d’inceste ou de maltraitance) et la manipulation se déroule en trois temps : séduction, rupture avec l'entourage, induction de faux souvenirs. Présidente de l’AFSI, Claude Delpech explique : « Séance après séance le thérapeute va amener son patient à retrouver de prétendus souvenirs, soit au moyen de l’hypnose, de l’imagerie guidée, du travail sur les rêves. Au bout d'un moment, la victime sera persuadée d'avoir été réellement abusée , même si elle n’en n’a aucun souvenir, puisque le thérapeute le dit…. » Certes, dans sa neurotica, Sigmund Freud avait postulé l'existence d'un abus sexuel refoulé, à la base de toute névrose. Mais dès 1897, il avait admis que les récits de viol de ses patientes hystériques étaient, la plupart du temps, bien plutôt de l'ordre du fantasme, franchissant de ce fait une étape théorique qui fut l’acte fondateur de la psychanalyse. Or, ici, la remontée des souvenirs est présentée comme un « nettoyage » salutaire pour le patient. Les parents, soudain promus au rang peu enviable d'abuseurs d'enfants sont désignés par le thérapeute comme le mauvais objet avec qui il faut rompre tout contact. Comme un lapin pétrifié au milieu d'une route se laisse aveugler par les phares d'une voiture, le patient obtempère, convaincu de sauver sa peau.


20 ans d'emprise, 700 000 euros dilapidés


Soutenu par son épouse, un père raconte : « En 2006, ma fille, qui était en thérapie, m'a soudain accusé de l'avoir violée à l'âge de 6 ans ½. Résultat, lors de nos dernières vacances, comme je m'approchais de ma petite-fille pour la prendre dans mes bras, la gamine a eu un mouvement de recul et a hurlé :' ne me touche pas'. Je n'ose même pas imaginer les horreurs que ma fille a dû lui raconter sur mon compte. Je n'ai même plus le droit de garder mes petits-enfants.»

Paul1 a traversé tous les cercles de l’enfer. Pendant 20 ans, soumis à la tyrannie d’un thérapeute qui l'a persuadé que ses parents lui avaient fait subir dans sa prime enfance et même au cours de sa vie intra-utérine toutes sortes de sévices , il a coupé toute relation avec eux, n’obéissant plus qu'aux injonctions de son thérapeute et ne prenant aucune décision, même les plus triviales, avant de le consulter : « j'avais à l'époque la certitude de me développer humainement. J'ai plongé dans l'illusion totale, sans en être conscient. Ce thérapeute m'a dit que les souffrances du passé sont très enkystées mais que si je faisais un travail de vérité, je pourrais retrouver la liberté. » La suite de l’histoire ? Une mémoire en lambeaux et des années de cauchemars qui lui coûteront son mariage et la bagatelle de 700 000 euros.


Tous nos souvenirs sont potentiellement falsifiables



La mémoire humaine est-elle donc à ce point malléable ? Pionnière des études sur les distorsions de la mémoire, la psychologue américaine Elizabeth Loftus en est arrivée, au terme de quarante ans de recherches, à la conclusion suivante : tous nos souvenirs sont par définition reconstruits et donc potentiellement falsifiables. En travaillant sur le remodelage des témoignages via des expériences sur le langage, Loftus a constaté qu'il était étonnamment facile de suggestionner le discours de l'autre. Elle a ainsi montré comment induire de faux souvenirs sur leur enfance chez des adultes. Au cours d'une série d'expériences2, on a ainsi pu faire croire à des adultes qu'ils s'étaient perdus à l'âge de cinq ou six ans dans un centre commercial, ou qu'ils avaient croisé à Disneyland, le personnage de Bugs Bunny – ce qui est techniquement impossible, le célèbre lapin étant une icône de la compagnie concurrente, Warner Bros. Mais, comme le souligne Pierre-Henri Castel dans L'Esprit malade, si ces résultats sont intéressants, le problème reste entier : « le souvenir induit n'a pas grand chose de traumatique. On est loin de la gravité et de la vivacité des souvenirs d'abus sexuels ou de maltraitance. » Sans compter que certains pédophiles avérés se servent de la scientificité des travaux de Loftus pour se protéger.

Le décret du 20 mai 2010 sur les conditions d'usage du titre de psychothérapeute entend réglementer la profession : il prévoit que toute personne désirant exercer la fonction de psychothérapeute doit être inscrit sur un "registre national" et justifier d'une formation en psychopathologie clinique de 400 heures et d'un stage pratique d'au moins un mois. Cela empêchera-t-il les charlatans de continuer à exercer ? Il est permis d'en douter. En faisant miroiter la promesse d'un bonheur sans pareil via une méthode révolutionnaire à leurs patients, ces prétendus thérapeutes laissent entendre qu'ils sont détenteurs d'un savoir qui se place au-dessus du champ social. Au contrat social se substitue un pacte faustien, duel et irrésistible, qui se joue à huis clos. Aux dernières nouvelles, la femme de Paul serait, elle, toujours sous emprise du psychothérapeute. Les marchands d’illusions ont encore de beaux jours devant eux...


Sarah Chiche

1Le prénom a été modifié, par souci de confidentialité.

2 Loftus & Pickrell, 1995.



AFSI Alerte Faux Souvenirs Induits - Maison des associations 11 rue Caillaux 75013 Paris - Métro Maison Blanche - tél. 06.81.67.10.55 – Adresse e-mail : afsi.fauxsouvenirs@wanadoo.fr




5 commentaires:

  1. Merci Sarah, de nous faire profiter de cet article première mouture. Cela parle de soi, et ce type d'information peut aider des personnes sous "l'emprise" à s'en sortir...

    Bien entendu on peut influencer un patient pour l'amener à "se souvenir" de quelque chose. Dans les familles, ne subit-on pas ces souvenirs sublimés de tel évènement où nous étions absents ou trop jeunes ? Involontairement une mère ou un grand-père sème des souvenirs dans son entourage qui les prend pour argent comptant au fil du temps, visualisant même ceux-ci.

    L'absence ou la faiblesse d'un libre-arbitre et l'influençabilité des personnes est un terrain propice pour les manipulateurs. Je compare même ces souvenirs falsifiés aux visions collectives des extra-terestres, dont l'évolution de la technologie des vaisseaux coïncide curieusement avec celles des humains...^^

    Oui, on est en plein "Total Recall" de PhilipK. Dick même s'il faut se préserver de banaliser ou nier systématiquement tout passé traumatique présumé. Il y a aussi des psy honnêtes !

    Voilà Sarah, la force du sujet, vos études, ce livre, tout me dit que vous avez eu expérience de cette "Emprise" mais ceci est une autre histoire, bien sûr...^^

    Besos,
    Jack ( De mon bateau ! )

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    1. bonjour, de mon cote, mon fils est sous l'emprise d'une psy sur Rennes et je cherche d'autres parents dans le même cas.
      merci

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    2. Nous sommes dans le même cas. Pouvez-vous nous dire comment vous joindre? Merci

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  2. Bonsoir,

    Y aurait il quelqu'un qui connait le lien entre la psychanalise corporelle et les faux souvenirs induits ?

    Merci !

    Stéphane

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