jeudi 9 septembre 2010

Les habits neufs du diable



En France, plus d'une centaine de prêtres exercent le ministère d'exorciste et travaillent avec l'aide de psychologues et de psychiatres. Leur nombre a considérablement augmenté depuis dix ans pour faire face à une demande réelle. Car, étonnamment, de plus en plus d'individus ont peur du diable. Enquête. (pour des raisons de droits, je mets ici une version de travail, antérieure à celle publiée sur le Cercle psy, que je vous invite à découvrir en cliquant ici. On peut s'abonner gratuitement pour un mois d'essai)



On croyait le diable remisé au rayon des accessoires de théâtre, y compris pour bon nombre de catholiques pratiquants et croyants. Il n'en est rien. Multiplication des demandes d'exorcisme, explosion de pseudo-thérapies faisant appel à la parapsychologie ou au spiritisme... La crise aidant, le retour de l'irrationnel bat son plein. Mais si l'accroissement de la demande de paranormal est indéniable en Occident, il correspond à des logiques différentes selon les pays. Aux Etats-Unis, l'imprégnation protestante ancienne, le poids de l'héritage puritain, l'adhésion aux grands mythes collectifs fondateurs comme trait d'union nécessaire entre les membres de la communauté, a contribué à bâtir la culture sur une véritable hantise du diable. Un diable « caché au fond de l'âme humaine », et qui « n'en finit pas de menacer le monde nouveau » construit par les pionniers », souligne Robert Muchembled dans sa remarquable Histoire du diable1. Si Muchembled ne s'y attarde pas, sans doute est-ce donc dans cet esprit qu'il faut comprendre les pratiques charismatiques et les séances d'exorcismes collectifs des églises de la Bible Belt, ou les curiosa comme les épidémies de Satanic Ritual Abuse (dans les années 1990 des milliers d'américains avaient cru, sous suggestion, avoir participé dans leur enfance à des messes noires). En France, marquée par le recul du catholicisme et la laïcisation du mal, le mouvement semble procéder d'une tout autre logique.


Au moins 25 000 demandes officielles d'exorcisme chaque année


Fait surprenant : alors que les paroisses françaises continuent de se vider, les prêtres exorcistes sont toujours plus demandés. Chaque année, 25 000 personnes consulteraient les 120 exorciste officiels (ils étaient 15 il y a 20 ans). En 1999, l'Eglise catholique a défini - pour la première fois depuis 1614 - , un nouveau rituel de l'exorcisme où les prêtres sont invités à « se rapprocher de la médecine et de la psychiatrie pour affiner leur discernement. » Ainsi, à Arras, le Service Saint-Irénée fonctionne avec un prêtre exorciste qui a suivi pendant deux ans, au sein de l'association Chrétiens en santé mentale, un enseignement complet en psychologie et psychopathologie et une supervision de groupe animée par un psychanalyste et un psychiatre. Chaque personne qui en fait la demande est reçue par deux écoutants, pour la plupart des psychologues, puis, si elle le souhaite, dans un deuxième temps, par le prêtre exorciste lui-même.



Libération par l'écoute


S'il n'est pas toujours aisé de dresser un profil-type des personnes qui se disent possédées, celles qui franchissent la porte du service Saint-Irénée « ont entre 30 et 60 ans » et sont « en majorité des femmes […] souvent désorientées, persuadées qu'on leur veut du mal, paralysées par la peur ; elles relisent leur histoire à partir de l'idée qu'elles sont envoûtées, qu'on leur a jeté un mauvais sort. » On songe à la passionnante enquête sur les sorciers et les jeteurs de sort du bocage mayennais réalisée par l'ethnologue Jeanne Favret-Saada dans Les mots, la mort, les sorts2. Vache qui meurt, fausse couche, pain qui ne lève pas... Qu'un malheur se répète et l'idée du sortilège s'impose. Aucune interprétation raisonnable ne peut alors prétendre résoudre l'énigme de la série qui n'appelle qu'une seule question : qui a jeté le sort ? Pour autant, il serait faux de réduire la possession à une « histoire de bonnes femmes » ou de petites gens issus de milieux ruraux et/ou ayant un niveau d'instruction peu élevé. Au diable des champs s'ajoute le diable des villes. Le démoniaque ne craint pas l'asphalte et il se trouve dans les grandes métropoles quantité d'individus ayant fait des études supérieures qui, subitement, veulent faire bénir leur appartement où « quelque chose de pas normal ou paranormal se produit » ou sont en proie à des idées de persécution délirantes (causalité externe : "on me veut du mal " ) ou des idées de damnation (causalité interne : "je suis damné pour l'éternité") « qu'on ne peut raisonner ni contredire pour ne pas risquer de démolir leur univers mental ». Car, dans tous les cas, pour les écoutants du service Saint Irénée d'Arras3 : « le psychique s'est construit dans une relation intériorisée à l'autre (et d'abord la mère) qui permet d'avoir une relation à soi-même et à l'autre réel. Le spirituel apporte une dimension transcendantale à cette relation ; on voit bien comment les deux champs sont intriqués car cette relation à Dieu sera forcément sur le mode de la relation que j'ai appris à entretenir et que j'ai expérimentés avec les autres autour de moi. » Un travail qui consiste à « mettre ces personnes sur un chemin de libération par l'écoute, longue écoute, parfois avec des silences qui parlent d'eux-mêmes. La personne réfléchit, rentre en elle-même avant de reprendre la parole ; on entend alors : 'je ne savais pas, en entrant, que j'allais vous dire ça. Ce que je viens de vous dire, je ne l'ai jamais dit, même à mon conjoint, à mon père ou à ma grand-mère'. »

Sans surprise, ce type de discours résolument moderne déçoit certains individus qui attendent du prêtre que, conformément au rituel du grand exorcisme, il revête le surplis et l'étole violette, les enchaîne, et par un signe de croix et une aspersion d'eau bénite, démarre la récitation de la litanie des saints en latin - au cas où, sait-on jamais, le diable ne comprendrait pas le français. Ils se tourneront alors vers des exorcistes autoproclamés qui sévissent sur Internet, des marabouts ou des thérapeutes véreux qui à coup de séances coûteuses et de discours où se mêlent le pire du new-age et de l'Inquisition, les persuaderont qu'ils sont la proie du démon. De quoi avoir le sentiment dans l'horreur d'une jouissance sans nom qu'on en a eu pour son argent ? Ces pratiques en plein essor sont en tout cas fermement condamnées par les membres du service Saint Irénée. Il est toujours plus commode de se dire possédé que d'admettre que ce sont ses désirs que l'on diabolise. Or, « comme ces personnes ont des difficultés à prendre possession de leur existence, elles s'en remettent à d'autres pour les aider : magnétiseurs, voyants, médiums... Tous ces charlatans diabolisent les causes de leurs souffrances en renforçant en elles l'idée de l'emprise, de la possession. » Alors que, à ce jour, pourtant, aucun cas de possession n'a été reconnu par le prêtre exorciste du diocèse depuis la création du service Saint Irénée.


Psychopathologie de la possession


Assiste-t-on pour autant à un retour du démoniaque similaire à celui qui eut lieu à la fin du XIXeme ? Non, car les coordonnées ont changé : les victimes des génocides et des guerres n'ont pas fantasmé le diable, elles l'ont rencontré. Alors, qui sont ceux qui poussent aujourd'hui la porte d'un service d'exorcisme ? Tout comme croire en Dieu n'est pas une maladie, certaines personnes qui se rendent au service Saint-Irénée d'Arras vivent leur croyance au diable comme une modalité existentielle et spirituelle particulière qui ne relève pas de la pathologie. D'autres chercheraient des réponses que, par ces temps de crise, ni la structure familiale ni le champ social ne sont à même de leur fournir. D'autres encore ont fait ou feront des séjours en hôpital psychiatrique.

Pendant longtemps, toute une littérature qui va de Charcot à Légué et Tourette, a repris le motif entrelaçant hystérie et démoniaque, la grande hystérie démoniaque formant une entité morbide caractérisée, dont on retrouvait des traces dans les temps anciens : épidémies convulsives du Moyen Age, convulsionnaires de Saint-Médard, extatiques et épidémies de possession démoniaque de Loudun. Aujourd'hui, si certaines études mentionnent la sous-activation d'une zone du cerveau chez ceux qui croient en Dieu – en 2009, une équipe de neurologues de Toronto a ainsi mis en évidence que le cortext cingulaire antérieur, zone cérébrale qui sert à anticiper l'avenir, et à nous avertir si les événements qui ont lieu correspondent à ce que nous attendions, fonctionnerait au ralenti chez les croyants – rien n'est dit concernant ceux qui croient au diable. Et il n'existe dans le DSM-IV-TR aucune entrée spécifique au diable, qui peut tout aussi bien faire son apparition au détour d'un trouble bipolaire, d'une bouffée délirante aigüe, ou d'une schizophrénie paranoïde.

Or, il importe que la clinique de ces folies religieuses soit englobée dans un contexte anthropologique plus large, lié à des logiques collectives et notamment aux mutations de l'angoisse du mal. La psychanalyse a fait rentrer la question du démoniaque dans un registre épistémologique nouveau, en l'élevant, via la pulsion de mort, au rang de concept. Et la psychopathologie de la possession nous amène à définir des frontières plus perméables entre les mécanismes névrotiques et psychotiques, certains de ces états étant à appréhender comme des processus transitoires et locaux4. Ainsi, l'on rapporte le cas d'un certain nombre de patientes originaires de pays du Maghreb et des Antilles, arrivant dans les services de psychiatrie en proie à des crises de possession qui trouveront leur résolution habituellement sans adjonction de chimiothérapie. On serait alors, majoritairement, dans ces cas-là, davantage en présence de symptomatologie d'expressivité hystériques ou de folies du moi conjoncturelles, consécutives à l'exil ou l'immigration. Pour Anne Juranville ce type de patientes étiquetées hystériques le sont « sans pour autant que leur 'délire' relève d'un mécanisme névrotique »5. Par ailleurs, on distinguera la crise de possession comme bouffée délirante aigüe - le fameux délire mystique de certains adolescents biberonnés à L'Exorciste et autres Carrie au bal du diable en constituant l'archétype - , comme entrée dans la schizophrénie (par exemple sous la forme d'un délire d'influence accompagné d'hallucinations acoustico-verbales, psychomotrices et psychiques) ou comme élément congruent à une structure paranoïaque (les événements malheureux sont attribués à une causalité externe : typiquement un objet envoûté, un jeteur de sort, une personne jalouse).

Mais, chez d'autres individus, le démoniaque à l'oeuvre peut tout aussi bien relever d'un paradigme mélancolique d'évitement du deuil. Examinons, pour ce faire, le statut de l'objet au cœur du processus mélancolique tel qu'envisagé dans le « Deuil et Mélancolie » de Freud. Le mélancolique, plutôt que de hurler la haine du monde, se déchétise lui-même. L'objet n'est pas forcément réellement mort mais il est perdu en tant qu'objet d'amour. La mélancolie se caractérise donc d'une part par une relation à l'objet d'amour perdu placée sous le signe de l'ambivalence (non pas de la simple nostalgie, mais aussi du reproche) ; d'autre part par une identification narcissique à l'objet perdu, par scission du moi et constitution d'un double sadique et surmoïque. Si dans la mélancolie, ce qui est perdu, c'est l'objet en tant qu'objet d'amour, ce qui reste n'est donc que sa face noire, qui peut faire retour dans le réel sous la forme persécutive d'un diable très abstrait. Dans ce cas précis, la possession répond à une grammaire logique spécifique qui a pour fonction de positiver la négation et de freiner l'hémorragie du moi. Notre hypothèse est donc la suivante : les idées de damnation sont à la fois le paroxysme de la mélancolie et son antidote. Se croire possédé, c'est se penser comme étant plein d'un Autre, fut-il démoniaque, et donc pas totalement vide. L'objet-diable vient en quelque sorte boucher les trous, manière comme une autre de se sentir être au monde, sous une modalité particulière, à tonalité persécutive. Si « je suis la proie du diable », c'est donc que quelque part « Je » existe encore. Car mieux vaut se sentir possédé par un autre, fut-il infernal, plutôt que de se confronter à l'absolue déréliction de l'existence. Ou, comme le disent les écoutants du service Saint Irénée d'Arras : « mieux vaut pour ces personnes la persécution et l'emprise que l'abandon et la perte du lien à l'autre. Et c'est à ce niveau de détresse qu'il faut les entendre. »



Sarah Chiche

Les photos qui illustrent l'article sont de Natacha Nikouline. On peut découvrir son travail sur : http://nikouline.blogspot.com/


1 R. Muchembled, Une histoire du diable, collection « Points », Seuil, Paris, 2002.

2J. Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts, collection « Folio », Gallimard, Paris, 1985.

3Les écoutants du diocèse d'Arras n'ont pas souhaité s'exprimer à titre individuel mais au nom du service Saint-Irénée.

4A. Juranville, Figures de la possession, Actualité psychanalytique du démoniaque, Presses Universitaires de Grenoble, 2000.

5 A. Juranville, op.cit, p.41.


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