mercredi 21 septembre 2011

Psychanalyse et politique: les liaisons dangereuses ?

(cet article est une version de travail. Pour consulter l'article final, publié dans Le Cercle psy, cliquez ici.)

Nous sommes en 1929. Alors qu'une terrible crise économique s'abat sur le monde, Sigmund Freud est d'humeur maussade. Sa santé est mauvaise, il n'est guère optimiste sur son avenir et s'ennuie à Berlin. Jusqu'au jour où il rencontre William C. Bullit, diplomate américain aussi familier de la Maison Blanche que de Lénine. Les deux hommes lient conversation. Leur causerie aboutira au texte probablement le plus atypique du corpus freudien : un stupéfiant portrait psychopathologique du président Thomas W. Wilson, plus connu pour son plan de reconstruction de L'Europe en « quatorze pointes » que pour sa certitude d'être en communication directe avec Dieu à toute heure du jour et de la nuit. Si Freud ne s'est jamais engagé dans un parti politique et qu'il n'est ni le réactionnaire fascisant que certains ont voulu voir, ni un progressiste en matière politique, on trouve dans plusieurs de ses textes, de Totem et Tabou à Pourquoi la Guerre ? en passant par Psychologie des foules et analyse du moi et Malaise dans la civilisation des réflexions sur la répression des pulsions dans la civilisation contemporaine et les raisons sociales des névroses. A la fin de Malaise dans la culture, Freud mentionne l'existence de « névroses sociales » qui frapperaient certaines civilisations. Mais immédiatement après, il souligne que d'une part il faudrait définir ce qu'est une société « normale » et, surtout, il s'interroge sur l'efficacité d'un tel diagnostic puisque, dit-il, «personne ne dispose de l’autorité suffisante pour imposer une thérapie aux masses ? » Alors, quel rapport au juste entre cette métapsychologie et la « politique »? Réelle et profonde, ou contingente et anecdotique?



« On couche les politiques sur des divans imaginaires »


Si étonnant soit-il, le texte sur le président Wilson pose plus directement une question toujours actuelle : la politique, ses dirigeants, leurs petits vices et leurs grandes vertus peuvent-ils devenir des objets psychanalytiques ? Et la psychanalyse a-t-elle son mot à dire non seulement sur « la » politique mais aussi, par généralisation et approfondissement, sur « le » politique ? Que ceux qui s'attendraient ici à une énième glose psychanalytique sur les très riches heures de la suite 2806 du Sofitel passent leur chemin. L'affaire DSK, ses commentaires, et les commentaires des commentaires ont occasionné suffisamment de débordements en tous genres pour que l'on laisse à d'autres le soin de disserter à loisir sur le « passage à l'acte » du futur-ex candidat socialiste. Toutefois, on peut interroger ces interprétations sauvages comme autant de symptômes de l'évolution de l'articulation entre psychanalyse et politique.

Cet été par exemple, un hebdomadaire de qualité s'est laissé aller, avec l'aide de plusieurs psychanalystes, à coucher toute la classe politique sur le divan, s'interrogeant ici sur « la bisexualité psychique » de Ségolène Royal, là sur « la schizophrénie d'Eva Joly ». Ces « concepts psy » vidés de leur sens et décontextualisés ne contribuent-ils pas à donner du grain à moudre aux détracteurs de la psychanalyse ? Anthropologue, Samuel Lézé est l'auteur de L'autorité des psychanalystes1, résultat d'une enquête extrêmement fouillée de dix ans dans les milieux psychanalytiques parisiens. Il y constate notamment l'érosion de l'évidence de la position de la psychanalyse au tournant des années 2000. S'agissant des exégèses psychanalytiques sur l'affaire DSK, il remarque : « Les psychanalystes qui se sont exprimés au cours de cette affaire occupent déjà une place dans le monde des médias. Ils sont donc intervenus comme pour n'importe quel autre événement. Ils parlent, au nom de la psychanalyse, pour donner du sens à un événement qui a troublé tout le monde. Mais ce qui est nouveau c'est qu'avant, on les écoutait, et maintenant, on se demande si ce qu'ils viennent nous raconter est bien pertinent. Au fond, le trouble que leurs propos provoquent est le suivant : quelle légitimité ont-ils donc à nous raconter ça ? » Psychanalyste également formé à l'anthropologie et directeur de la revue Psychologie clinique, Olivier Douville estime qu' « aujourd'hui les psychanalystes sont souvent sommés par la société ou la rumeur publique de fonctionner comme des experts pouvant prédire sur le modèle de la science expérimentale les effets des modifications en cours dans les institutions familiales, par exemple, ou dans les codes sexuels. Il est très souvent regrettable qu'ils acceptent une telle position, réduisant nos théories du symbolique à une nostalgie insipide du patriarcat, réduisant la psychanalyse à une sociologie dépressive et rétrograde. » C'est sensiblement le même amer constat que l'on retrouve chez le psychanalyste Roland Gori, auteur de De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité2, pour qui cette façon de « coucher les politiques sur des divans imaginaires » plutôt que de les inciter à « se tenir debout dans la Cité » ne sert « ni la psychanalyse, ni la politique » mais « contribue à la dépolitisation du débat démocratique et au discrédit de la psychanalyse. » Et il ajoute « que le psychisme ''s'infiltre'' partout, nous n'en doutons pas, ce n'est pas le problème. Le problème, c'est la méthode pertinente pour en rendre compte. Les interprétations ''directes'', sauvages, hors du champ de la cure et de sa méthode, sont épistémologiquement hasardeuses, moralement douteuses et politiquement périlleuses pour une certaine forme de Démocratie qui refuse sa dégénérescence en ''démocratie d'audimat''. »



Y a-t-il une politique de la psychanalyse ?


Est-ce à dire que les psychanalystes devraient éviter de se préoccuper de politique, y compris lorsqu'il s'agit de causes plus nobles ? Dans la trente-cinquième de ses Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud se posait la question suivante : la psychanalyse conduit-elle à une « vision du monde » (Weltanschauung) ? Peut-elle se proposer comme construction intellectuelle qui permettrait, en appliquant ses concepts à toute chose, de fournir sur toutes choses une règle de vie ? Pour Freud, la réponse est non et « non seulement la psychanalyse y est inapte de structure » mais si elle veut conserver sa crédibilité elle doit s'en garder.

Pour autant, si la psychanalyse n'est pas une conception du monde, elle peut avoir - et, pour certains psychanalystes, elle se doit de le faire – des critères pour juger le monde. Mais est-ce une spécificité française ? Pour Alain Ehrenberg, sociologue, auteur l'an passé de La Société du Malaise3, on pourrait opposer une psychanalyse à la française, « hors du monde se donnant une position de surplomb d’où elle peut en juger le cours », et une psychanalyse à l'américaine, qui, à l'inverse, veut s'inscrire dans le monde. Dans son livre, Alain Ehrenberg explique de façon détaillée comment au cours des trois dernières décennies du XXe siècle, forte de son statut de métasavoir, la psychanalyse a amorcé un virage sociopolitique (disons plutôt qu'elle a relancé cette tendance, qui a tujours existé, de Freud à Fromm et Adorno) en élargissant son horizon d'enquête à la critique des modes de vie contemporains. S'il y a une politique de la psychanalyse, note-t-il, elle serait donc à prendre « au sens noble d’une mission générale que la psychanalyse possède pour ainsi dire par nature en tant qu’elle permet d’accéder à une vérité qui intéresse le lien social ». « Le personnage du psychanalyste se distingue sur un point du psychothérapeute (ou du psychanalyste à l’américaine) : il possède un savoir total lui permettant de dire la vérité de l’être humain en tant qu’être social. Pour que l’inconscient connaisse une telle extension politique (en tant qu’il est une entité subversive), il faut que la psychanalyse constitue un métasavoir, un savoir conditionnant tous les savoirs, mais aussi tous les genres d’action, dont l’action politique. »


Mais le divan comme lieu de l'intime ne s'oppose-t-il pas point par point à la politique ? Et si la psychanalyse fait la promotion d'un sujet singulier, cela peut-il aller de pair avec le projet d'une psychanalyse dont la théorie permettrait d'éclairer le social ? Pour comprendre l'évolution de l'articulation entre psychanalyse et politique ces dernières années nous avons souhaité posé ces questions, si naïves soient-elles, à plusieurs psychanalystes. Pour le psychanalyste Gérard Haddad, « au début d’une cure, il s’agit, à travers la règle fondamentale, de donner la parole au sujet. Or celui-ci, sauf dans les formes graves d’autisme, ne peut se saisir que dans sa relation à l’Autre, médiatisée par son rapport au semblable. L’interaction de la sphère privée et de la sphère publique, sociale, historique, est donc au centre du processus analytique. La politique, au-delà de certaines bouffonneries, est un des champs privilégiés où s’affrontent les désirs des sujets. En 1969, Lacan eut ce jugement surprenant : la scène politique est la scène de l’inconscient. » Pour Roland Gori, ce questionnement « porte la marque historique d’une époque et d’une civilisation qui depuis la modernité opposent l’individu et l’espace public. C’est une fiction sociale et anthropologique au sein de laquelle l’intime se trouve clivé du politique, au mieux réduit à la famille bourgeoise, au pire à un individu ''entrepreneur de lui-même''. Une telle conception au moment où se fondait la démocratie à Athènes au Ve siècle avant J.-C. n’aurait eu aucun sens. C’est au sein de l’espace public, de l’espace commun de la cité que le sujet devait apparaître. L’intimité, c’était être parmi les autres au dedans de la Cité et non dans le repli sur soi d’un espace secret, d’une famille ou d’une solitude. A contrario de notre idéologie bourgeoise et moderne, l’intime suppose une relation à autrui. C’est d’ailleurs ce monde commun que les politiques néolibérales et libérales tendent à nous faire perdre par la massification de nos existences. » Pour Olivier Douville, le discours de l'analyste ne se situe que « par rapport à d'autres modalités de lien social. Car, dit-il, «ce que la psychanalyse met en évidence est que si de fortes contraintes à la sublimation créent une façon de malaise entre le sujet et ses idéaux, le malaise dans le lien social est aussi lié à ce qui cause chacun comme sujet, soit sa prise dans le langage et sa division subjective. L'espace du politique est à penser comme un lieu d'institutionnalisation du sujet; il suppose des rapports de force, certes, et aussi repose sur des mythologies fondatrices du rapport à l'origine. » Du reste, remarque-t-il « On trouve dans l'œuvre freudienne déjà des instruments d'analyse de ce qui serait le versant de passivation de tout un chacun dans son rapport au pouvoir et à l'autorité dogmatique, soit ce qui avait déjà été repéré comme "servitude volontaire". En ce sens le politique peut être questionné rudement par des psychanalystes dans la modalité qu'il a de répartir les jouissances dans des configurations que l'on peut juger plus ou moins aliénantes. »



De la critique culturelle


Justement, Alain Ehrenberg rappelle combien l’enseignement public de Lacan fut décisif dans ce développement. En 1964, sous l'invitation du philosophe marxiste Louis Althusser, le Séminaire de Lacan se transporte de Sainte-Anne à l’École normale supérieure. Althusser publie dans la revue théorique du Parti communiste, La Nouvelle critique, un article sur Freud et Lacan. Il y montre que Lacan fait surgir un Freud qui n'est pas « porteur d’une psychologisation dangereuse pour la classe ouvrière ». De même, « c'est par Lacan que la psychanalyse deviendra une sociologie et une politique via la ''subversion du sujet'' » qui, parce qu'il a été exclu de l’International Psychoanalytical Association (IPA), fait figure de contestataire.

Or, selon Samuel Lézé, on assiste en ce moment même à une évolution frappante et nouvelle dans l'articulation entre psychanalyse et politique : face à la crise de l'évidence de leur position et aux mutations dans le champ de la santé mentale, depuis une dizaine d'année, les psychanalystes se sont rassemblés autour d'une clinique du sujet comme instrument politique permettant de défendre, via la critique culturelle, les positions des uns et des autres. Dès lors, c'est désormais sur des bases politiques et culturelles que « la juridiction des problèmes personnels » et une certaine éthique du sujet est revendiquée. Le culte de l'évaluation, le dépistage précoce chez les enfants de troubles de la conduite, l'instauration des soins sans consentement à domicile, la suppression ou le gel de postes dans les Centres Médico Psycho-Pédagogiques qui dispensent des soins gratuits aux enfants quels que soit leur origine et leur milieu social... autant de situations suffisamment préoccupantes pour que de grands représentants de différentes écoles psychanalytiques trouvent (enfin) un terrain d'entente et s'associent au nom de la défense de la singularité du sujet mise à mal par certaines dérives sécuritaires. Citons par exemple Le Collectif des 39 point de ralliement des professionnels de la santé mentale (dont un certain nombre de psychanalystes, mais pas seulement) autour de la défense du respect des patients hospitalisés, ou le Collectif Pas de Zéro de conduite contre les pratiques de dépistage de masse qui s’installent en milieu scolaire et qui, sous couvert de « promotion de la santé mentale », visent à généraliser des programmes stéréotypés d’« éducation comportementale », en ignorant le contexte des difficultés singulières qui peuvent concerner ou affecter tel enfant, différemment d’un autre. « Dans nos sociétés de la norme, on veut tout gouverner, pour la santé des populations et le bien être individuel, au risque de tendre à une politique totalitaire qui au nom de la démocratie s’avère par les moyens qu’elle met en œuvre antidémocratique», insiste Roland Gori.

Dans ces combats, précise Olivier Douville, « la question qui insiste est celle de la promotion actuelle d'un sujet comportementalisé, fonctionnaliste, privé de son opacité, sous couvert d'impératifs d'adaptation à des modes précis de jouir, de consommer, de vérifier incessamment son adéquation aux idéaux les plus triviaux. Cette question insiste dans le domaine de la santé et tout particulièrement dans celle du soin psychique. Là nous sommes en pleine régression, car nous passons d'une pensée des rapports entre raison et déraison à une pratique objectiviste du matériel humain réduit à des scores et à des réflexes mesuré par rapport à des normes posées comme intangibles. Plus le rapport de la folie à la vérité est déqualifié, plus la folie est réduite à un amas de troubles, plus augmentent les obsessions sécuritaires et les mesures de répression contre les dispositifs institutionnels humanisant du soin psychique. »

Or, observe toujours Samuel Lézé, il y a chez les psychanalystes un mode spécifique d'engagement dans le politique. « Ordinairement, les professions de santé se trouvent associées au champ politique de deux façons : en se faisant représenter et défendre par un syndicat qui ''fait poids'' dans la définition d'une politique publique ou bien lorsqu'un nombre significatif de leurs membres (comme les médecins) s'engagent dans la vie politique, un parti comme une association. Or, rien de tel pour la psychanalyse qui s'engage plutôt dans le politique au sens de ce qui fait débat ou enjeu dans le champ intellectuel. De ce fait, le répertoire dominant de son engagement dans la vie politique et la défense de son organisation, c'est ''la critique culturelle''. Le collectif des 39 et le Mouvement contre la Nuit sécuritaire sont des exemples récents de critique de nouvelles normes culturelles. » « Toutefois, insiste Samuel Lézé, le Collectif des 39 s'appuie sur des arguments anciens qui datent de la Révolution française et sont utilisés comme des arguments progressistes. De même, la thèse de la souffrance sociale a d'abord été portée par des psychiatres communistes dans les années 1950, qui s'inspiraient eux-mêmes de thèses réactionnaires de la fin du XIXe siècle. »


La psychanalyse peut-elle être au service de la politique ?


Peut-on en déduire que la psychanalyse peut être au service du politique ? « Certainement pas, répond Roland Gori. La psychanalyse n’a d’autre finalité que la mise en œuvre d’une méthode spécifique dans une pratique clinique. C’est d’ailleurs ce qui fait la justesse d’une formulation un peu lapidaire de Lacan lorsqu’il dit que ''la guérison vient de surcroît''. Par les recherches qu’elle produit, la psychanalyse témoigne de l’importance pour le sujet humain de pouvoir reconnaître sa singularité, l’irréductible de son histoire et de ses significations qui font qu’il ne peut en aucune manière accepter d’être interchangeable comme l’exigent les logiques de domination néolibérale. Dans une civilisation où règne la tyrannie de la performance et l’empire de la normalisation sociale, la psychanalyse par sa méthode autant que par son savoir participe à déconstruire ces folies de notre époque que sont le rationalisme économique morbide et la schizophrénisation du monde qu’il produit. Seule la parole et le conflit qu’elle révèle, conflit aussi bien au cœur du sujet qu’au cœur de la Cité, pourrait redonner à la démocratie son sens véritable. » » Et Gérard Haddad de rappeler, non sans ironie : « La fonction de la psychanalyse est une fonction critique par rapport à tout autre discours. Il y a un aphorisme talmudique qui mériterait d’être repris par les psychanalystes et que je traduirai librement par ''ne fricote jamais avec le pouvoir, y compris avec le pouvoir des institutions analytiques''. »


La psychanalyse est-elle de gauche ?


Humanisme, refus du néolibéralisme échevelé... Nous voilà tentés d'en déduire que la psychanalyse est de gauche. D'autant que, en France, dans les années 1970, de nombreux militants communistes et maoïstes déçus ont trouvé une forme de reconversion dans la psychanalyse. On se souvient du très étonnant « le problème pour la psychanalyse n’est pas avec le pouvoir, il est avec la société : comment faire pour que la psychanalyse soit reconnue, non par l’État, mais par le peuple ?4 » de Jacques-Alain Miller. Dans Le Jour où Lacan m'a adopté5, Gérard Haddad ne fait pas mystère de sa fascination, comme pour toute une génération de jeunes gens dans les années 1950 et 1960, pour les idéologies totalitaires, avant de s'en détourner radicalement, une fois entré en analyse avec Lacan, lorsqu'il perçut « ce qu'elles sous-tendaient ». Pour autant, raconte-t-il, « Lacan étalait tous les matins sur son bureau Le Figaro, sa première lecture matinale. Etait-il de gauche ou de droite ? Cette distinction ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse ce sont certaines valeurs auxquelles j’adhère et qui sont souvent partagées par des personnes de droite et de gauche. » Soit. Pour Roland Gori, « la psychanalyse n’est pas plus de gauche que de droite puisqu’elle est la mise en œuvre d’une méthode dans une pratique. Quant aux psychanalystes, on peut en trouver sur tout l’échiquier politique, même s’il est vrai qu’une majorité sans doute se retrouve dans les valeurs de la gauche à condition, et à condition seulement que la Gauche incarne un humanisme. Ce qui est loin de toujours être le cas. » Enfin, pour Olivier Douville : « Des mesures néfastes au soin et à l'éducation ont été prises déjà par des gouvernements de gauche. La psychanalyse, pratique du singulier ne peut pactiser avec le totalitarisme, elle a donc à se prononcer contre ce qui fait massification de l'existence. Des psychanalystes sont actuellement engagés dans des luttes (collectif des 39, lutte contre le carcan du DSM (la classification internationale de référence des troubles psychiatriques) que la gauche serait bien inspirée d'entendre et de comprendre. Mais quelle est la vision du personnel politique de gauche concernant le soin psychique, le statut des psychothérapeutes, etc. ? Les réponses se font attendre. »


« Des homélies dignes de prêtres d'arrière-province »


Voilà qui semble clair. Là où les choses se compliquent, cependant, c'est que chez les psychanalystes comme ailleurs, critique culturelle ne rime pas systématiquement avec progressisme. Samuel Lézé rappelle ainsi qu'une certaine catégorie de psychanalystes freudiens aux Etats-Unis, dans les années 1970, ont activement milité pour qu'on continue à considérer l'homosexualité comme une pathologie mentale, et que le vocabulaire psychiatrique stigmatisant de la perversion survit en France aujourd'hui aussi dans quantité d'échanges « savants » entre psychanalystes. De quoi en perdre son latin ? « En dépit de son prestige intellectuel, la ''critique culturelle'' n'implique pas nécessairement un ''diagnostic d'époque'' progressiste, pertinent et radical !, explique Samuel Lézé. C'est un problème ''d'allure''... au sens de vitesse de déplacement et de présentation générale du discours freudien : il faut se souvenir de l'époque où les marxistes ou les féministes percevaient la psychanalyse comme une idéologie réactionnaire. Ou pire encore, comme un lieu de reconversion et de dépolitisation d'ex-militants communistes et maoïstes. La question de l'homosexualité aux USA ou celle de l'homoparentalité en France ont parfois fait basculer la psychanalyse dans le camp des réactionnaires qui rappellent à l'ordre (symbolique). »

Cette question de la « crise du symbolique » émerge au cours des années 1990, en même temps que d'autres thématiques autour de la « mélancolisation du lien social » et autres « mutations anthropologiques » qui contribuent à placer le « sujet en état limite ». Pour Alain Ehrenberg, cette clinique est à la fois une analyse sociopolitique et une pratique de prise en charge des maux engendrés par de nouveaux idéaux sociaux rassemblés par le concept d’autonomie. « Comme analyse sociopolitique, elle attribue la raison du mal au libéralisme ; comme pratique, elle répare les liens sociaux que celui-ci défait. » En 1997, Un monde sans limite, essai pour une clinique psychanalytique du lien social du psychanalyste Jean-Pierre Lebrun ouvre le bal des grincheux 6. Y sont déplorées : « la mondialisation de l’économie, la désaffection du politique, la croissance de l’individualisme, la crise de l’État-providence, l’accroissement de la violence en même temps que l’éclatement de la conflictualité, la montée du juridisme7. » S'en suivront toute une série d'ouvrages du même ton. Fait étonnant, souligne Samuel Lézé, ces concepts sont souvent mis en avant par des anciens marxistes qui ont rallié dans les années 1980 le camp des néoconservateurs. Mais d'où vient au juste cette idée de crise du symbolique ? Si Lebrun,Melman et bien d'autres reprennent l'idée du philosophe Marcel Gauchet sur le « processus de désymbolisation qui affecte nos sociétés », ils s'appuient aussi sur le texte de 1938 de Lacan sur Les complexes familiaux de Lacan. Alors, quoi de neuf dans tout ça ? « Il faut se souvenir, raconte Samuel Lézé, que cette définition normative du symbolique vient de quelque chose que Lacan a lu dans Lévi-Strauss, dans son « Introduction à l'oeuvre de Marcel Mauss ». Il y explique que Mauss s'est trompé : il n'y a pas d'origine sociologique des symboles mais une origine symbolique du social. Lacan a fondé sa théorie sur cette lecture de l'éviction de l'histoire sociale et de la transformation des normes, maintenant tout le monde le reprend, mais sans forcément en citer la source. » Reste que les diatribes d'analystes, si réputés soient-ils, pestant sur ces jeunes équipés de baladeurs et de rollers qui ne respectent plus leur ainés et ne savent plus obéir aux injonctions morales semblent avoir agacé un certain nombre de leurs confrères, las de se voir servir à loisir ce qui relève, aux dires de certains, de prêches « dignes de l’homélie d’un prêtre d’arrière-province8 ». Car pendant ce temps-là qu'invente-t-on ? Que créée-t-on ? Qu'est-ce qui reste de l'esprit d'avant-garde de la psychanalyse ?


Une révolution intérieure


De nombreux analysants témoignent du fait que l'analyse fut pour eux une révolution intérieure. Or, un récent colloque à Cerisy s'est précisément penché sur la question des parallèles entre acte analytique et acte révolutionnaire. L'argument est le suivant : si l'appel à la révolution transforme la pensée en acte, la parole de l'analysant lors d'une cure a des effets pratiques sur ses actes, qui le font s'inscrire dans le lien social différemment. Roland Gori rappelle que « Ce n’est pas dans une confrontation idéologique que la psychanalyse peut être un antidote aux différentes formes de servitude volontaire, mais bien plutôt par les effets d’une pratique qui permettent tant que bien que mal et plus ou moins à un sujet de s’affranchir de cette haine de lui-même autant que de l’autre qui le conduit à aimer ce qui l’aliène. » La psychanalyse n'est plus un luxe de bourgeois dispensée par des bourgeois mais une expérience démocratique, accessible à tous. C'est aussi, par le courage, l'ascèse et l'opiniâtreté que nécessite l'entrée en analyse, l'une des occasions de grandeur humaine donnée à l'individu contemporain. Car les plus grandes révolutions ont parfois lieu sans fracas, dans le secret d'un cœur.



Sarah Chiche


1S. Lézé, L'autorité des psychanalystes, Paris, PUF, 2010.

2R. Gori, De quoi la psychanalyse est-elle le nom – Démocratie et subjectivité, Paris, Denoël, 2010.

3A. Ehrenberg, La Société du malaise, Odile Jacob, 2010.

4 J.-A. Miller, « Le statut du psychanalyste », Le Débat, n°30, 1984, p. 189.

5G. Haddad, Le jour où Lacan m'a adopté, Paris, Grasset, 2010.

6 Alain Ehrenberg a notamment répertorié dans son ouvrage ceux de : C. Dejours, Souffrances en France. . La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998, J.-.P. Lebrun (dir.), Les Désarrois nouveaux du sujet, Toulouse, Eres, 2001, M. Schneider, Big Mother. Psychopathologie de la vie politique, Odile Jacob, Paris, 2002, C. Melman, L’Homme sans gravité — Jouir à tout prix, entretiens avec J.-P. Lebrun, Paris, Denoël, 2002, D.-R. Dufour, L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, Paris, Denoël, 2003, J.-J. Rassial, Le Sujet en état-limite, Paris, Denoël, 1999. On trouve également plusieurs numéros spéciaux de revues, comme celui de Clinique méditerranéennes, n°1, vol. 75, 2007 consacré à la psychopathologie et à la psychanalyse du lien social sous la direction de Serge Lesourd. Pour les approches sociologiques s’inscrivant dans ce courant, voir en particulier les textes réunis par N. Aubert (dir.), L’Individu hypermoderne, Toulouse, Eres, 2004.

7 J.-.P. Lebrun, Un monde sans limite — Essai pour une clinique psychanalytique du lien social, Eres, Ramonville Sainte-Agne, 1997, p. 15.

8Voir à ce sujet l'article du psychanalyste Thierry Simonelli sur les thèses de C. Melman et J.P. Lebrun. T. Simonelli, Nouvelle économie psychique ? Remarques sur un ton moralisateur adopté naguère en psychanalyse. http://www.psychanalyse.lu/


1 commentaire:

  1. La psychanalyse peut passer comme un espionnage public des politiques. Comme tous les milieux de pouvoirs, ceux des chefs dans n'importe quel domaine, l'étude des inconscients des puissants peut être prisée des médias et de leurs lecteurs.
    Mais cela ne va pas au delà, et quelques erreurs dans le dossier d'une plaignante ont fait tomber les psychanalyses spontanées, si poussées et sensées soient-elles. Plus de comportement harceleur, au minimum, pour DSK, il s'agissait donc d'un épisode banal d'un mauvais matin...Et l'affaire Banon sent déjà la mauvaise foi et le non-lieu.

    Les psycho-scientifiques ont encore du chemin à faire pour faire autorité, ni de gauche ni de droite, mais se faisant balader dans tous les sens, surtout quand on s'approche des grandes fortunes de ce monde !

    Joli Sarah, je n'ai sans doute pas saisi toutes les subtilités et références de ton article, mais il nourrit bien son lecteur et fait se poser de nombreuses questions. Merci ^^
    Besos. Jack.

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