mercredi 12 octobre 2011

Hypnose et science : la réconciliation ?


(cet article est une version de travail. On peut lire sa version finale sur le site du Cercle Psy).


Peut-on faire faire n'importe quoi à n'importe qui simplement par suggestion hypnotique? Un siècle après les spectaculaires leçons du mardi où Charcot hypnotisait ses patientes hystériques devant un public fasciné, nombreux sont les hypnothérapeutes qui vous feront comprendre gentiment mais fermement qu'ils n' aiment pas être confondus avec un magnétiseur de music-hall et qu'il convient de distinguer ce qui relève de l'hypnose de spectacle de l'hypnose médicale. Auréolée de soufre, tantôt taxée de supercherie (les patients simulent), tantôt objet d'inquiétude (jusqu'à quel point peut-on perdre le contrôle de soi-même ?), l'hypnose s'est pendant longtemps heurtée à la méfiance des cercles scientifiques. Car, si les travaux des précurseurs (Charcot, Bernheim, Freud), puis, au XXe siècle ceux du psychiatre Milton Erickson, ou du psychanalyste Léon Chertok, ont joué un rôle important dans sa réhabilitation, aucun substrat neurophysiologique ne pouvait en expliquer les mécanismes. Or, la donne a changé. En Europe, le premier temps fort de cette révolution, se situe dans les années 1990, avec l'entrée de l'hypnose à l'hôpital. En 1992, dans le service de chirurgie plastique du CHU de Liège, l'équipe de l'anesthésiste Marie-Elisabeth Faymonville, tente un nouveau protocole qui combine anesthésie locale, hypnose et sédatifs. On demande au patient de revivre un souvenir autobiographique agréable afin de se distraire de la chirurgie. Et les résultats sont étonnants : non seulement l'hypnose permet de donner moins de médicaments aux patients, mais ils abordent l'intervention avec moins d'anxiété1. Précisément, la prise en charge de la douleur est désormais devenue une priorité dans les établissements hospitaliers. Aujourd'hui, précise le Docteur Jean-Marc Benhaiem, praticien en centre de traitement de la douleur, président de l'AFEHM (Association française pour l'étude de l'hypnose médicale) et directeur du seul Diplôme universitaire d'Hypnose médicale français à La Salpêtrière, « les études sur les douleurs sont très nombreuses et concluantes, ce qui explique que l’hypnose soit pratiquée dans la moitié des centres de traitement de la douleur en France. »



Quand on hypnotise quelqu'un, ça se voit dans son cerveau !


La psychologue Fanny Nusbaum a eu son premier contact avec l'hypnose grâce à une amie de la famille « qui animait un groupe de relaxation/hypnose pour enfants ». Elle raconte : « Cette approche m'a soutenue et transformée dans une enfance particulièrement tourmentée : j'ai découvert que je pouvais, en modifiant mon état de conscience, me projeter dans des univers merveilleux quand la réalité était décevante, que j'avais la possibilité d'être une autre personne, un animal, un arbre, que j'étais capable de m'envoler dans les airs et de prendre mon petit-déjeuner sur une étoile... Je me suis aussi rendue compte qu'en cultivant cette pratique d'"évasion", au lieu de m'éloigner du monde, je m'en suis au contraire rapprochée. Car mes relations avec l'environnement en sont devenues plus sereines. L'hypnose m'a probablement "sauvée" d'une dépression infantile. C'est donc tout naturellement qu'au début de mon parcours universitaire de psychologie, j'ai entrepris de me former en sophrologie, puis en hypnose. » Un discours qui pourrait, de prime abord, irriter des scientifiques chevronnés. Or, explique Nusbaum, et des milliers d'études européennes et américaines le confirment désormais, quand on hypnotise quelqu'un, ça se voit à l'intérieur, dans son cerveau2. La preuve ? A l'imagerie - par résonance magnétique (IRM) ou par tomographie par émission de positons (TEP) - certaines zones cérébrales d'un patient hypnotisé s'activent ou s'inhibent. « Nous avons mené, avec le soutien de la Fondation APICIL, une étude par imagerie cérébrale sur une population de lombalgiques chroniques, et nous avons pu mettre en évidence un réseau cérébral spécifique activé lors d'une hypnoanalgésie (soulagement de la douleur par hypnose). Nous avons noté que l'état hypnotique agissait sur la douleur en activant un réseau cérébral émotionnel, comprenant le cortex frontotemporal, l'insula, les noyaux caudé, accumbens et lenticulaire, ainsi que le cortex cingulaire antérieur. Aujourd'hui, nous poursuivons nos recherches dans le champ de la fibromyalgie, pour étudier par IRM l'impact d'une suggestion hypnotique émotionnelle sur ce type de douleur diffuse. »



Une thérapie à la mode ?


L'autre grand champ d'application de l'hypnose, ce sont, comme du temps de Freud, les psychothérapies. A Paris, dans le centre Hypnosis, le Dr Benhaiem et son équipe de médecins et de psychologues cliniciens diplômés accueillent des enfants, des adolescents et des adultes, en thérapie individuelle ou en groupe. On y soigne aussi bien les addictions (tabagisme, addiction au cannabis, alcoolisme, trouble du comportement alimentaire...), que les douleurs (migraines, lombalgies, douleurs neuropathiques, du côlon...), mais aussi les victimes (d'agressions sexuelles, d'accidents, de harcèlement au travail...) les troubles de la fonction sexuelle et de la fertilité, ceux qui veulent réussir un examen, les enfants turbulents... Un catalogue exhaustif où l'on retrouve tous les idiomes de la détresse moderne – mis à part, très étonnamment, les troubles dépressifs. Alors, phénomène de mode ? Le centre, créé en 1985, ne désemplit pas. La promesse de résultats rapides y est-elle pour beaucoup ? « Il est proposé trois séances d’hypnose afin de juger de l’intérêt de cette méthode et des possibilités du patient. Ensuite suivant les résultats obtenus, on s’adapte. L’hypnose est une thérapie brève. Parfois une seule séance suffit (tabac, douleurs), parfois plusieurs séances sont nécessaires. » Mais avoue le Dr Benhaiem avec humilité « Il y a aussi beaucoup d’échecs en raison de la difficulté inhérente à toute personne de changer son comportement et ses habitudes. »

Fanny Nusbaum n'hésite pas à combiner plusieurs techniques dans la prise en charge d'un patient. « L'hypnose se "potentialise" quand elle s'inscrit dans une démarche plus globale d'accompagnement de la personne. C'est justement la différence qu'on peut faire avec la sophrologie. Si les deux techniques sont jumelles, c'est le but thérapeutique qui diffère en utilisant l'une ou l'autre. On parlera davantage de sophrologie pour un travail sur des états généraux connus (stress, insomnies...), et d'hypnose pour une prise en charge plus personnalisée et approfondie. »

Mais concrètement, comment ça marche ? « L’hypnose met en évidence deux régimes de perception. Une perception dite ordinaire, celle du quotidien, qui est manifestement restreinte et obéit à la raison. Et une perception élargie, qui réside dans le sensible et l’indéterminé, explique le Dr Benhaiem. L’hypothèse de travail est que la personne souffrante est cantonnée dans ce régime de perception restreinte (obsessions, ruminations, focalisations, rituels). Le travail du thérapeute consiste donc à lui brouiller les sens pour lui permettre de quitter le labyrinthe de la raison et du contrôle et atteindre une perception ouverte. Tous les exercices d’hypnose ont pour effet d’induire cet état de confusion qui va ouvrir ensuite sur une possibilité de changement perceptif. Ce qui apparaissait comme un remède, est perçu comme un empoisonnement (le tabac, le sucré). Le passé se fait oublier, le corps est accepté avec ses handicaps. »

A Montréal, l'équipe de Pierre Rainville a montré comment la relaxation obtenue par l'hypnose est clairement associée à une diminution de l'activité dans plusieurs régions cérébrales3 identifiées comme essentielles à la représentation du corps (« j'ai un corps »), à la régulation de la conscience d'être soi (« je suis ce corps ») et d'être l'agent de ses actions (« j'ai mal parce que je suis tombé ») 4. Induire, comme le dit le Dr Benhaiem, « un état de confusion », n'est-il pas risqué ? Toujours est-il que, pour Fanny Nusbaum, « La question de l'utilisation de l'hypnose dans les troubles psychiatriques divise les praticiens. Beaucoup sont d'avis que l'hypnose peut amener un patient trop fragile sur un plan psychique à décompenser. Pour ma part, je considère qu'on peut pratiquer l'hypnose avec tout le monde. C'est simplement le type de suggestion utilisé qui changera d'un individu à l'autre, et d'une pathologie à l'autre. Évidemment on évitera d'emmener un patient schizophrène dans un voyage mental trop déconnecté de la réalité dont il est déjà assez éloigné. Mais rien n'empêche de l'aider en hypnose à éprouver son corps, pour lui permettre délicatement de retrouver une image du corps et un schéma corporel plus cohérents. »


Peut-on prédire le degré de suggestibilité d'une personne ?


Reste une question épineuse, déjà soulevée par Bernheim. Certaines personnes sont plus réceptives que d'autres à l'hypnose. Mais pour quelles raisons ? Une personne facilement hypnotisable l'est-elle du fait d'un mode d'interaction particulier avec son environnement précoce ? Ou le degré de suggestibilité est-il dû à des facteurs génétiques et constitutionnels que l'on pourrait donc voir, à l'imagerie ? Ou encore, si on suit les théories de l'épigénèse, selon laquelle la plasticité du cerveau se maintient jusqu'à un âge avancé permettant à l'environnement de jouer un rôle décisif dans l'expression de tel ou tel gène, le degré de suggestibilité peut-il varier dans le temps ? S'il n'existe, à notre connaissance, aucune étude à ce jour qui réponde à ces questions, Fanny Nusbaum précise qu' « on parle de "suggestibilité hypnotique" pour qualifier le degré d'acceptation de l'hypnose par un individu. Il existe des échelles permettant de "mesurer" la suggestibilité hypnotique, notamment l'Échelle de Stanford, traduite en français par Didier Michaux. Tout le monde peut être hypnotisé, à des degrés différents de profondeur de la transe. La simple sensation de détente que chacun a pu expérimenter est déjà un niveau de conscience tout à fait suffisant pour communiquer une suggestion hypnotique. »

Mais peut-on prédire, avant une thérapie ou un acte chirurgical sous hypnose, le degré de suggestibilité de telle ou telle personne ? A Montréal, le laboratoire du Professeur Amir Raz, fait partie des centres les plus en pointe dans le monde concernant les recherches sur l'hypnose. La chercheuse Catherine Howells qui y travaille a bien voulu faire avec nous un point sur leurs recherches actuelles en matière de suggestibilité hypnotique. « La façon la plus étonnante que l'hypnose a d'expliquer certains fonctionnements neurocognitifs a partie liée avec ce qui concerne la dé-programmation. L'idée de base est la suivante : il y a des choses que nos cerveaux ont appris à faire de façon automatique et que nous ne pouvons pas contrôler. Par exemple, quand ce que nous voyons ne ressemble pas à ce que nous entendons. »

Citons notamment leurs travaux sur l'effet Mc Gurk5, une illusion qui joue à la fois sur le visuel et sur l'écoute. Le protocole est le suivant : on filme une personne qui dit « ga, ga, ga » Par dessus, on enregistre la voix d'une personne disant « ba, ba, ba ». Or, étonnamment, non seulement avec le son et l'image tous le monde entendra « da, da, da » mais, même en ayant compris l'astuce, il vous sera impossible de vous débarrasser de cette illusion. Cependant, poursuit Catherine Howells, « certains personnes, quand on les hypnotise, deviennent capables de se déconditionner et d'entendre correctement la composante audio du clip. » Toutefois, précise-t-elle, l'augmentation des attentes des gens concernant leur propre capacité à être hypnotisés ne permettrait pas forcément de mieux répondre aux suggestions hypnotiques. Elle raconte l'expérience suivante : « nous avons fait croire à des gens qu'ils avaient été hypnotisés avec succès. Nous les avons invités à fermer les yeux et à se détendre, puis nous leur avons annoncé qu'une fois hypnotisés, ils verraient la lumière de la pièce devenir rouge et entendraient un bruit précis. Or, pendant la suggestion, un membre de l'équipe modulait de façon très subtile la lumière de la pièce ou allumait le volume d'un haut-parleur caché. Certains participants de l'expérience se sont crus hautement hypnotisables, ce qui leur a, suite à cette expérience, permis d'être très réceptif à de nouvelles suggestions, mais pas dans des proportions suffisamment notables qui permettraient, là aussi, d'annuler l'effet Mc Gurk. »


Les ravages des faux souvenirs induits


Ce qui nous amène à un point essentiel : nul besoin de faire tomber le patient dans une transe hypnotique profonde pour le suggestionner. Voilà qui infirmerait donc l'idée de Bernheim selon laquelle l'hypnose et la suggestion, c'est exactement la même chose. Plusieurs associations de victimes font état de patients qui, en allant voir un psychothérapeute, sont tombés sur des charlatans qui les ont suggestionnés. Le phénomène dit des faux souvenirs induits en est un exemple. En suggestionnant un patient, un pseudo-thérapeute peut le persuader qu'il a été victime dans l'enfance d'abus sexuels qui n'ont jamais eu lieu et que tous ses problèmes sont liés à ce traumatisme. Autrement dit, c'est du Freud première période dévoyé de la plus odieuse manière6 : si le patient ne s’en souvient plus, c'est, dit le thérapeute, qu'il a « occulté » l'événement, lequel serait toutefois inscrit dans une « mémoire cellulaire » que le thérapeute peut à nouveau mettre au jour, notamment via l'hypnose ou la suggestion. Le site de l'Association des Faux Souvenirs Induits (AFSI)7 fait état de témoignages édifiants qui ont brisé la vie de milliers de famille. Et des cas similaires ont été répertoriés dans le monde entier. Entreprendre une thérapie est une liberté. Et si la liberté ne va pas sans risque, elle n'exclut pas la prudence 8.


SC

1 Hypnose et perception de la douleur, Rev Med Liege 2008; 63 : 5-6 : 424-428.

2Voir notamment : F. Nusbaum, S. Hannoun, R. Bricca, P. Volckmann, D. Ibarrola, G. Ribes, J. Gaucher, D. Sappey-Marinier « Étude de la douleur chronique par imagerie de tenseur de diffusion » : Communication affichée au congrès du GRAMM (Groupe de Recherche sur les Applications du Magnétisme en Médecine), 26-28 mars 2008 à Lyon ; F. Nusbaum, J. Redouté, P. Volckmann, D. Le Bars, L. Garcia-Larrea, G. Ribes, J. Gaucher, D. Sappey-Marinier « Evaluation of various hypnotic suggestion effects in chronic pain by PET imaging » : communication orale au congrès de l’ESH (European Society of Hypnosis), 17-21 septembre 2008 à Vienne, Autriche.

3Notamment : diminution du débit sanguin cérébral dans un secteur dorsal du tronc cérébral, diminution de l’activité des noyaux cholinergiques du tronc dont l’implication dans la régulation de l’activité thalamocorticale (voir ci-bas) et des états de conscience est bien connue (Steriade et McCarley, 1990). Les cortex somatosensoriels droits (S1 et S2), essentiels à la représentation du corps, présentent aussi une diminution de leur activité alors que dans les cortex moteurs l’activité augmente bilatéralement. Cette activation motrice pourrait s’expliquer par l’activation d’une sous-population de neurones pendant la relaxation musculaire (Toma et al. 1999). La relaxation s’accompagne aussi d’une diminution d’activité dans une région pariétale postérieure droite.

4Pierre Rainville, « Neurophénoménologie des états et des contenus de conscience dans l’hypnose et l’analgésie hypnotique », Théologiques, vol. 12, n° 1-2, 2004, p. 15-38.

5Une explication de l'effet Mc Gurk en vidéo (en anglais) : http://www.youtube.com/watch?v=jtsfidRq2tw

6Freud avait dans un premier temps postulé l'existence d'un abus sexuel refoulé à la base de toute névrose. Mais dès 1897, il admet que les récits de viols de ses patientes hystériques relèvent très souvent du fantasme. Cette étape historique est un des actes fondateurs de la psychanalyse.

7http://www.afsifrance.org

8 On peut par exemple consulter le site : hypnose-medicale.com pour trouver des thérapeutes en Province.

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