mercredi 12 octobre 2011

La querelle de l'hypnose


Le 13 août 1899, la police découvre dans une malle abandonnée sur la voie ferrée Paris-Châlon, un cadavre dépecé. La victime, un dénommé Gouffé, est un coureur de jupons, qu’un couple d’escrocs, Michel Eyraud et sa maîtresse Gabrielle Bompard, ont décidé de voler. Arrêtée, Gabrielle Bompard assura qu'elle avait été hypnotisée par son amant et plaida l'irresponsabilité. L'affaire, pour laquelle l'opinion publique, férue de romans décadentistes et de pratiques occultes, se passionna, fut aussi l'occasion de prolonger un débat qui, quelques années plus tôt, faisait rage entre l'École de la Salpetrière, représentée par Jean-Martin Charcot et l'Ecole de Nancy de Hippolyte Bernheim. Au cours de ses leçons du mardi, Charcot se fait fort de démontrer que si, par exemple, une patiente se plaint d'avoir un bras paralysé, il y a fort à parier que c'est une hystérique. Et si c'est une hystérique, on peut, à loisir, sous hypnose, recréer ou supprimer la paralysie1 . Pour Bernheim et ses élèves, en revanche, n'importe qui est hypnotisable. La suggestion c’est-à-dire « la pénétration de l’idée du phénomène dans le cerveau du sujet, par la parole, le geste, la vue, l’imitation » est la clé de voûte de tout phénomène hypnotique2 lequel peut avoir des applications thérapeutiques.

Un siècle plus tôt, l'étrange Franz Mesmer faisait convulser, au cours de cérémonies collectives dites du baquet censées mobiliser un « fluide magnétique » en vue de guérisons spectaculaires, les dames de la meilleure société parisienne. Spectateur assidu des mardis de la Salpetrière, Freud préfèrera voir une étiologie traumatique à l'hystérie. En pratiquant sur ses premières patientes la méthode cathartique, développée par l'autrichien Breuer il leur fait, sous hypnose, revivre affectivement des événements traumatiques enfouis, supposés être à l'origine de leurs troubles. L'énoncé de l'événement, générant une décharge émotionnelle à valeur libératrice (ou abréaction) permettant, une fois éveillé, de faire disparaître les symptômes. Rapidement toutefois, les limites (le symptôme revient) et les dangers (l'hypnose confère un trop grand pouvoir de suggestion au praticien) de la méthode, le contraignent à s'en affranchir progressivement3, jusqu'à ce qu'il y substitue l'association libre4. En 1917, on pourra d'ailleurs l'entendre affirmer, au cours d'une conférence : « je suis en droit de dire que la psychanalyse proprement dite ne date que du jour où l'on a renoncé à avoir recours à l'hypnose ». Philosophe et hypnothérapeute, François Roustang a été psychanalyste pendant vingt ans, avant de rompre avec l'héritage lacanien. Selon lui, cette rupture de Freud avec l'hypnose s'explique aussi par ses ambitions concernant la psychanalyse. « Freud a voulu faire une science, et une science sur le psychisme. Pour en faire un objet de science, il a donc isolé le psychisme du reste du corps et de la vie. A mon sens, c'est à ce moment-là que tout a basculé. » Or, poursuit-il, « Les textes que Freud a écrits lorsqu'il pratiquait l'hypnose sont, du point de vue thérapeutique, d'une richesse tout à fait extraordinaire. On se rend compte qu'il aurait été tout à fait capable de développer cette richesse thérapeutique, mais avec pour conséquence de ne plus pouvoir faire une science, car il aurait été justement amené à tenir compte de chaque cas, et à entrer dans la complexité infinie des relations humaines ».5

1 On peut ainsi lire : « un individu hypnotisable est souvent un hystérique, soit actuel, soit en puissance, et toujours un névropathe, c'est-à-dire un sujet à antécédents nerveux héréditaires susceptibles d'être développés fréquemment dans le sens de l'hystérie par les manœuvres de l'hypnotisation » in Georges Gilles de La Tourette et Paul Richer, « Hypnotisme », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, 1887

2 Hippolyte Bernheim, De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille, Paris, 1884

3La procédure qu'il utilise dans un premier temps ensuite, et consistant à presser sur le front des patients tout en leur demandant d'évoquer une idée, est une technique empruntée à Bernheim, mais aussi utilisée par Carl Hansen, un célèbre magnétiseur danois pour lequel Freud nourrissait une certaine admiration.

4 qui consiste pour l'analysant à dire tout ce qui passe par la tête, y compris le plus anodin ou le plus obscène ; c'est la première règle fondamentale de la cure analytique.

5François Roustang « Le thérapeute et son patient » entretiens avec Pierre Babin, Editions de l'Aube, 2006.

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