mercredi 12 octobre 2011

"Les paradoxes du délire", une autre lecture du cas Schreber.

Daniel Paul Schreber est sans doute le malade le plus célèbre de l'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse. Cent ans après sa mort, Louis Sass, professeur de psychologie à l'université Rutgers, aux États-Unis, fait voler en éclats nos idées reçues sur le délire, dans un livre exigeant et très riche d'enseignements pour tous ceux qui travaillent auprès de patients psychotiques.


Amenés à croiser dans la rue un homme qui parle seul en faisant de grands gestes, bon nombre d'entre nous en déduiront que, si ce n'est pas un commercial doté d'un téléphone portable avec un kit mains libres, il s'agit là d'un fou, d'un insensé. Et s'il a perdu la raison, c'est donc que ses propos, en tant qu'ils ne partagent pas avec nous des positions communes sur la réalité, sont dépourvus de sens. Ainsi, pour toute une tradition médicale et philosophique qui remonte à Karl Jaspers, le discours des psychotiques est compréhensible jusqu'à un certain point. Quand il cesse de l'être, on plonge dans l'incompréhensible. Que penser de cette incompréhensibilité ? L'interprétation qui a prévalu, c'est qu'elle est l'expression d'un trouble du cerveau. Du coup, ce qui est inaccessible à la compréhension rend problématique toute psychothérapie, analytique ou pas. Si Les Paradoxes du délire ont semé le trouble au moment de leur publication aux États-Unis, en 1994, c’est que Louis Sass y démontre que ce qui paraissait à Jaspers incompréhensible dans la schizophrénie ne l'est peut-être pas du tout. Avec un peu d'imagination conceptuelle, on peut faire reculer la limite de l'incompréhensible. Or la conséquence du geste de Louis Sass est très grave. Car, aussi bien les théories cognitivistes et biologiques de la schizophrénie que la psychanalyse tiennent pour acquis que les délires ne s'expliquent pas par eux-mêmes. C'est pourquoi les premières expliquent la schizophrénie par des causes cérébrales du délire et la seconde par des causes inconscientes. Redonner, ainsi que le fait Sass, du sens à l'expérience schizophrénique, c'est rendre beaucoup moins attirante l'idée qu'on a besoin de telles causes. C'est réhabiliter qu'il y a un sujet schizophrénique de plein droit. Une conséquence pratique de cette manière de voir les choses étant qu'on peut accepter la validité des vécus schizophréniques et faire une place beaucoup plus grande aux opinions des gens malades sur leur condition. Des opinions et des jugements qui ne peuvent plus si facilement être réduits aux effets de causes cérébrales ou inconscientes que les malades ne maîtrisent pas, mais que les médecins ou les experts maitrisent à leur place.

Folle sagesse ?

Le moyen spectaculaire employé par Sass pour montrer la logique cachée et le sens paradoxal du délire est une comparaison inattendue entre Daniel Paul Schreber, le fou le plus célèbre de l'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (Freud et Lacan lui ont consacré de longs essais théoriques), et les textes de Ludwig Wittgenstein, l'un des plus grands penseurs du XXeme siècle (un des fondateurs de la logique moderne et un des inspirateurs du rationalisme philosophique anglo-saxon). « Je me sers de la critique que Wittgenstein fait de la philosophie comme un moyen pour analyser le monde délirant de Schreber, lequel est peut-être exemplaire du monde délirant de la schizophrénie, explique Louis Sass (1). J’utilise Wittgenstein comme une sorte de phénoménologue : il nous offre un moyen de mettre en lumière les attitudes de l’esprit ou les formes de l’expérience qui peuvent conduire à une pensée délirante, mais aussi les conséquences existentielles de cette sorte de pensée, que ce soit dans la folie ou dans la philosophie. »
Les Mémoires d'un névropathe, l'autobiographie du président Schreber, mort il y a tout juste cent ans, est assurément un texte extraordinaire. Complètement délirant et en même temps étonnamment rationnel, ce plaidoyer a tellement impressionné les magistrats que Schreber put retrouver le droit de gérer sa fortune et de rentrer chez lui. Que lui était-il arrivé ? En 1893, il est nommé président de chambre à la cour d'appel de Dresde. Alors qu'il a précédemment connu un épisode dépressif et fait une tentative de suicide, cette nomination, qui coïncide peut-être pour lui avec l'impossibilité d'être père, le fait décompenser. Schreber vit dans un univers de nerfs et de rayons qui le connectent à Dieu, il pense que s'il arrête de penser au monde celui-ci va disparaître dans le néant, et il finit par se retrouver le dernier homme sur terre. Il lui faut engendrer une nouvelle humanité, et, à défaut de pouvoir être l'homme qui manque aux femmes, Schreber en vient à se vivre comme la femme qui manque aux hommes et, surtout, à Dieu.
Pourtant, rappelle Louis Sass, si étendu qu'aient été ses délires, Schreber ne les vivait pas « comme littéralement vrais, mais comme ayant plutôt une certaine qualité "subjective" - autrement dit, ils étaient en un sens le produit de sa propre conscience, et ils n’avaient pas le bénéfice d’une existence indépendante et objective ». De fait, il est fréquent d'entendre des schizophrènes dire, s'agissant de leurs idées délirantes, « une partie de moi y croit et l'autre n'y croit pas. » Plus étrange encore, ils n'agissent pas dans la réalité ordinaire ainsi qu'on pourrait s'y attendre, comme s'ils ne tiraient pas les conséquences pratiques de leurs convictions délirantes.

Pas de déficit dans les capacités de raisonnement

Or, pour Louis Sass, ce mode d'être rappelle étonnamment la doctrine philosophique du solipsisme, pour laquelle l'esprit est la seule chose qui existe réellement, tout le reste n'étant que pure représentation. Toute la réalité, y compris autrui et le monde extérieur, apparaît à un Soi unique et seul au monde, et n'est rien d'autre que cette apparence. L'exemple le plus connu de ce solipsisme philosophique est la fameuse idée de Descartes selon laquelle tout pourrait n'être qu'un rêve. « L’idée principale de mon livre, explique Sass, est donc de prouver que les idées délirantes de Schreber ne dérivent pas d’une régression à des modes de conscience ni de cognition infantiles, ni d’aucune sorte de défaut fondamental ou de déficit dans les capacités de raisonnement, ou bien d’une domination par les forces instinctuelles, mais bien plutôt de formes de détachement et de conscience de soi qui ont bien plus en commun avec la philosophie elle-même. Puisque c’est Wittgenstein qui nous offre le portrait le plus détaillé de la philosophie selon ces lignes d’analyse, j’utilise sa critique de la philosophie pour mettre en lumière la complexité du système délirant de Schreber. Ceci nous permet non de nier les éléments contradictoires du monde délirant de Schreber, mais de leur donner une sorte de signification en révélant leur logique paradoxale. »
Ainsi, ce qui est commun au solipsiste, malade de la philosophie, et au fou, c'est d'être arrivé à ce « point d’aboutissement de la trajectoire que suit la conscience quand elle s’isole du corps, des passions, ainsi que du monde pratique et social, et qu’elle se retourne sur elle-même : c’est ce qu’on pourrait appeler l’esprit célébrant perversement sa propre apothéose ». Et dans un cas comme dans l'autre il ne s'agit pas d'une perte, « mais une exacerbation des formes diverses d’attention consciente à soi-même.»
Car Schreber est un authentique solipsiste : il est persuadé que s'il arrête de penser, s'il arrête d'entretenir un dialogue avec Dieu - lequel doit son existence à ce qu'il est pour Schreber -, c'est l'ensemble de l'univers qui disparaît. Dieu n'existe que parce que Schreber le pense et Schreber n'existe que parce que Dieu pense que Schreber existe.
Schreber déploie ainsi la totalité des paradoxes du solipsisme tel que théorisé par Wittgenstein. Or, cela le conduit à des positions totalement contradictoires. Car le solipsiste, comme l'avait bien vu Wittgenstein dès le Tractatus Logico-Philosophicus, joue sur deux tableaux : d'un côté, il affirme qu'il est le seul esprit qui existe, et de l'autre, il s'adresse à nous, autrement dit à d'autres esprits. Le langage qu'il emploie implique l'existence d'autrui et du monde extérieur. Or dans la version délirante du solipsisme, celle de Schreber, cette contradiction ou ce paradoxe nourrit une expérience vécue comme un déchirement. Lorsque le sujet solipsiste se voit lui-même être solipsiste, d'un point de vue comme extérieur à lui-même, il se rencontre comme un autre absolu par rapport à lui-même alors qu'il n'est pourtant que lui-même en train de se voir comme un autre. Louis Sass mentionne par exemple des hallucinations terrifiantes qu'on ne peut comparer qu'au phénomène impossible d'un œil en train de voir qui se découvrirait lui-même à l'intérieur de son champ de vision.
Enfin, dans un dernier temps, tout comme il l'avait fait dans son livre précédent, Madness and Modernism: Insanity in the Light of Modern Art, Literature and Thought (Folie et modernisme : la folie à la lumière de l'art, de la littérature et de la pensée modernes) Sass explique comment l'étrange texture que prennent les choses pour le schizophrène se rattache à une certaine esthétique de la modernité, que l'on peut retrouver chez des artistes comme Giorgio di Chirico ou Antonin Artaud.

Une approche non psychanalytique

On pourrait dès lors objecter qu'il n'y a, pour des lecteurs français, rien de bien nouveau sous le soleil. On sait depuis Freud que le délire a sa raison d'être et qu'il est une tentative de guérison. D'autre part, Lacan s'était déjà, dès les années 1950, opposé à cette conception de la psychose comme déficit en faisant du cas Schreber une lecture extrêmement minutieuse et d'une profondeur que l'on croyait indépassable. Or, dans ses Paradoxes du délire, Sass propose tout autre chose. D'une part, il se livre à une critique circonstanciée de la vision freudienne du cas Schreber en pointant quelques insuffisances épistémologiques et cliniques. D'autre part, si Sass rejoint Lacan dans sa critique de la psychose-déficit, son angle d'attaque n'est pas le même. Ainsi, il réinscrit Schreber dans un horizon plus schizophrénique que paranoïaque (ainsi que l'avait fait Lacan). L'expérience du vide, de la solitude et de la mort du soi prime sur la luxuriance du délire. L'accent n'est pas mis sur le langage ni sur les hallucinations auditives, mais sur le corps et les hallucinations de la vue. C'est certainement ce qu'il y a de plus troublant pour le lecteur français. Louis Sass vient d'une tradition psychiatrique où la notion de paranoïa n'a pas du tout le poids qu'elle a en France. En outre, les théories biologiques contemporaines de la schizophrénie insistent lourdement sur les symptômes dits « négatifs » : l'incapacité d'agir, l'émoussement des affects, etc. Et beaucoup moins sur les symptômes positifs (idées délirantes, hallucinations, etc.). Le but essentiel que poursuit Sass est de montrer que ces symptômes « négatifs » ne sont pas si négatifs. Ils sont simplement mal compris. Leur logique nous échappe. En particulier, il est faux qu'ils soient la trace d'un débordement ou d'une destruction de la conscience, car, écrit-il, « l’expérience de bien des patients schizophrènes implique non pas un débordement, mais un détachement à l’égard des formes normales de l’émotion et du désir ; non pas une perte, mais une exacerbation des formes diverses d’attention consciente à soi-même. »

« Notre glorieuse normalité »

Les conséquences éthiques et sociologiques d'une telle conception des troubles psychiques sont multiples. Si ce que vivent les schizophrènes a du sens, cela signifie que leur vécu n'est pas si déficitaire, et que par conséquent les expériences schizophréniques méritent d'être respectées. Ce qui sous-entend la prise en compte de ce que les gens disent de leur expérience, mais aussi de la manière dont ils veulent négocier avec autrui pour les soins, et comment ils souhaitent être accueillis à l'hôpital ou même au travail. Ce qui revient à leur reconnaître un certain droit à dire des choses de leur condition, et à se saisir des moyens de faire valoir ce qu'est leur condition, et comment il convient d'interagir avec eux. Louis Sass jette ainsi des ponts avec ce grand mouvement de réhabilitation des malades psychiatriques qu'est le Recovery. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, dans les pays scandinaves, des groupes de patients revendiquent la dignité et l'autonomie de leur expérience. L'approche phénoménologique arme théoriquement leurs revendications. Tout ceci nous oblige à réfléchir à nos préjugés. « Les conceptions déficitaires ne sont pas seulement stigmatisantes mais à bien des égards cruciaux, une simplification grossière qui est donc scientifiquement égarante. Elles ne font pas grand-chose de plus que de comparer le patient à nous, en trouvant toujours des manières selon lesquelles le patient est inférieur à notre glorieuse normalité. En tant que telles, elles échouent à saisir les différences qualitatives entre la manière d’être schizophrénique et d’autres. Mais en même temps, on ne veut pas remplacer de pareilles conceptions avec ce romantisme de la folie qui était banal dans l’antipsychiatrie des années 1960 et 1970. Cette dernière, elle aussi, simplifiait outrageusement et reconstruisait de façon erronée le réel du vécu schizophrénique en l’interprétant bien trop à la lumière de nos propres soucis, tout en ignorant la réalité de la souffrance qui peut accompagner cet état mental. Le défi, c’est donc de développer une compréhension de ces individus qui rende justice à la complexité potentielle et la diversité de leurs modes d’être. »
(1) Entretien avec Louis Sass, février 2011.

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