mercredi 14 décembre 2011

Lumière des astres éteints



Il y a des livres que l'on garde quelques semaines posés sur son bureau, sans les ouvrir, en jetant, de temps à autre, un regard de biais à la quatrième de couverture, parce que le moment n'est pas encore venu de pouvoir leur accorder toute l'attention qu'ils méritent, ne serait-ce que pour leur titre qui pose question. En découvrant cette Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps, certains s'agaceront peut-être d'une « énième publication sur la Shoah ». D'autres estimeront qu'il faut continuer à réparer le ravage, en témoignant et en transmettant, via le récit, la littérature, les sciences humaines et les arts, quelque chose de ce que fut ce réel-là. D'autres encore, que toute tentative, si brillante soit-elle, d'interroger l'innommable est vouée à l'échec. Alors, comment ajouter quelque chose à toute cette littérature née du Camp ou marquée souterrainement par lui ?

Ce livre-ci débute par deux récits croisés de cure menées dans les années 1980. Ancien ingénieur agronome, psychiatre et psychanalyste, auteur d'une dizaine d'essais, traducteur de Y. Leibowitz, Gérard Haddad n'était alors déjà plus un analyste débutant. Pourtant, il ignorait tout de la clinique des déportés comme des grands traumatismes collectifs et croyait que, des dizaines d'années après la guerre, la question n'avait plus lieu d'être. On devient aussi analyste en se laissant enseigner par ses patients. Or, raconte l'auteur, à cette époque, au même moment, plusieurs analysants lui font découvrir non seulement comment le Camp a blessé l'âme des déportés, de leurs enfants, et des enfants de leurs enfants, mais a produit des effets sur nos vies à tous, nos modes de pensée, notre imaginaire, nos formes d'organisation sociale et nos institutions.


« Des trous noirs sans image, sans mots »

On avait déjà apprécié les talents de conteur de Gérard Haddad dans son précédent livre, Les femmes et l'alcool. Une fois encore, ses récits de cure se lisent comme des romans. A aucun moment l'auteur ne s'abrite derrière le jargon verbeux et condescendant que l'on peut malheureusement trouver chez un certain nombre de ses confrères. Le propos est sobre – ce qui rend les bribes de ces vies minuscules qui se déplient sous nos yeux encore plus térébrantes. Il y a cette analysante, Simone, qui se décrit comme une « espèce d'enfant sauvage toujours seule dans les arbres », tentant de trouver sa place dans un monde de sables mouvants et qui fut déportée à l'âge de cinq ans avec sa mère et son petit frère, à Bergen-Belsen, quelques mois avant la chute du Reich. Depuis, elle n'a jamais vraiment quitté le camp et se souvient de l'emplacement du moindre brin d'herbe, de chaque barbelé, de chaque baraquement. Pendant la guerre, la mère de Simone, qui travaille beaucoup, a placé ses enfants en nourrice et ne cesse d'aller et venir entre la Creuse et Paris. Au fil des séances, Simone évoque ce que fut son angoisse de voir régulièrement sa mère apparaître puis disparaître, cette joie malsaine qui étreint la petite fille qu'elle fut, lorsqu'on les rafle tous ensemble car désormais, elle ne serait plus séparée de sa mère. Ce qui lui fera dire un jour, à sa grande surprise : « le camp fut la plus belle période de ma vie. »

Il y a cette autre patiente, Sonia, qui, au départ, vient trouver Gérard Haddad parce que, dit-elle, elle a « des problèmes avec ses fils, deux adolescents », qu'elle est seule à élever. Elle ne veut pas entendre parler « de psychanalyse, d'œdipe, de tralala sexuel », et semble aborder chacune des questions qui la tourmentent « comme des dossiers que l'on traite un par un, puis que l'on ferme sans jamais y revenir ». Mais très vite, les mécanismes de défense qu'elle a mis en place, se fissurent, se craquellent, puis s'écroulent un à un. Bientôt, la nuit, elle est en proie à des terreurs nocturnes terrifiantes, semblables à « des trous noirs sans image, sans mots », qui lui paralysent littéralement le corps et dont elle s'extirpe, à l'aube, épuisée, en nage et ne pouvant rien en dire. Jusqu'au jour où, au cours d'une séance, elle admet, d'une voix à peine audible, que son père, qu'elle présente depuis le début de son analyse comme un héros de la résistance au côté de Tito, « a été déporté dans un camp, comme juif ». Et que d'ailleurs, cet homme-là n'est même pas son père, mais un oncle, frère du père, parce que son père, lui, n'est jamais revenu de là-bas. Mais ce n'est pas tout. Bientôt, l'auteur assiste à une nouvelle métamorphose des souvenirs de sa patiente. « Le précédent tableau à nouveau s'écaillait, et surgissait derrière ces écailles une nouvelle réalité, peut-être l'ultime. » Une image crève l'écran de sa mémoire : Sonia se souvient de sa mère, allongée sur le châlit qu'elles partageaient toutes deux dans le camp, « de sa maigreur et de ses yeux exorbités, [la] regardant avec un amour et une tristesse infinis. Elle est morte sous mes yeux et les siens restèrent ouverts, fixes, à ma grande terreur. »


Une mémoire en feuilletage



Cette structure en feuilletage de la mémoire, faite de mensonges ou de version multiples d'un même récit qui se succèdent, puis s'écroulent les uns après les autres « avant de livrer une effroyable vérité » est, avec les impressions de déréalisation (tout cela a-t-il vraiment eu lieu ?) et la destruction de l'image spéculaire (nombreux sont les survivants qui disent qu'à leur retour des camps, ils ne pouvaient plus se regarder dans le miroir, de crainte de découvrir qu'ils n'avaient pas d'image), la caractéristique majeure de cette clinique des survivants de la Shoah. On en retrouve d'ailleurs, rappelle fort justement l'auteur, une illustration magistrale dans Le choix de Sophie, de l'écrivain William Styron.

Dans le texte fondateur de l'École Freudienne de Paris, Lacan avait qualifié le Camp de « réel de notre temps ». Qu'est-ce que le Camp produit aujourd'hui comme effets, dans nos modes de pensée, dans notre imaginaire, dans nos formes d'organisation sociale et nos institutions ? On retrouvera ici certaines interrogations déjà mentionnées par la psychanalyste Anne-Lise Stern dans Le Savoir-déporté sur ce qu'elle nomme « la transmission parentérale »1. Mais Gérard Haddad mentionne également des aspects plutôt méconnus du conflit israélo-palestinien, notamment le très mauvais accueil fait par Israël aux survivants de la Shoah. Il raconte aussi comment le concept du Club Méditerranée fut crée par une famille de déportée comme « anti-camp » où l'on pourrait accéder à tous les plaisirs à satiété. Si l'on conçoit aisément comment le totalitarisme a opéré dans notre subjectivité et nos structures socio-économiques des changements profonds, en revanche on suit moins l'auteur dans ce parallèle qu'il fait entre les enfants rescapés des camps devenus « enfants sauvages » et les « sauvageons » des cités, arrachés à leurs identités, leur culture et soumis, dit-il, au déclin du signifiant paternel.

A présent, écrit Gérard Haddad, « La tâche consisterait à écrire une nouvelle page consacrée à la guérison de ces structures malades du Camp » Et ce sont là des pages que l'on aimerait lire. Car au terme de cette lecture, on reste abasourdi par la sortie d'un Claude Lanzmann lançant un jour à l'auteur (juif de Tunisie, pays épargné par la Deuxième Guerre mondiale), alors que celui-ci doit rédiger l'article « Shoah » d'un dictionnaire, un stupéfiant : « ce n'est pas à vous de parler de ça.» A l'incongruité de ce propos, on préfèrera les mots de Georges Didi-Huberman, dans son dernier livre, Ecorces, que l'on peut d'ailleurs lire après celui de Gérard Haddad, qui nous invite à voir « ce qui se trouve sous les yeux, ce qui survit dans la mémoire, mais aussi quelque chose que met en œuvre le désir, le désir de n'en pas rester au deuil accablé du lieu » pour pouvoir un jour, très tranquillement, cesser d'être un tout petit enfant perdu pour toujours dans l'ombre d'un baraquement rempli d'étoiles noires – et contempler, dans un poème ou sur un visage, la beauté d'autres soleils.


Sarah Chiche

1 « Tous les gens nés après ont été atteints par ces retombées comme anatomiques du nazisme et des camps. Pas nécessaire pour cela d'avoir été un petit enfant juif. Mais pour ceux-là, l'injection aura été quand même plus forte. Et les rares bébés juifs de ce temps, "'enfants cachés", ou plutôt enfants de parents cachés à jamais, auront cela moins dans la peau qu'injoncté dans le cœur même du corps. Qu'on le veuille ou non, cette transmission parentérale a eu lieu. Les psychanalystes en rencontrent les conséquences chez leurs patients, chez les plus fous surtout et les plus somatisants, chez les autres aussi. Souvent ils n'y entendent rien (...) Alors, ça passe à l'acte, ça acte sur la scène publique », A-L Stern, Le Savoir-déporté, Camps, Histoire, Psychanalyse, Éditions Seuil, collection La Librairie du XXIe siècle, 2004. Précédé de : "Une vie à l'œuvre" par Nadine Fresco et Martine Leibovici.

1 commentaire:

  1. Le balancé de mon hamac n'a pas distrait ma réflexion en lisant cet article et m'a donné envie de lire ce livre, de m'y intéresser en tous cas. Bien sûr le sujet est vu et revu, comme toutes évocations et souvenirs des malheurs de ce monde qui ont nourri et donné un sens à leurs vies à des générations de survivants ( et leurs descendants ) de génocides...Merci Sarah du détour !

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