jeudi 22 décembre 2011

Mauvaise passe pour le divan


En trente ans, le prestige scientifique, intellectuel, clinique et thérapeutique de la psychanalyse s'est étiolé. Une situation qui semble tout autant liée à l'influence grandissante des neurosciences, à la concurrence des psychothérapies et aux attaques virulentes dont la discipline fait l'objet qu'à la psychanalyse elle-même. Explications.

(ce post est une version de travail d'un article publié en décembre 2011 pour la revue Suisse, "La Cité")

L’été dernier, par l’appât des ventes alléché, un hebdomadaire qui nous avait habitués à des enquêtes autrement plus sérieuses, s'est laissé aller, avec l'aide de plusieurs psychanalystes, à coucher toute la classe politique française sur le divan, gloses pseudo-savantes sur « la bisexualité psychique » de Ségolène Royal ou « la schizophrénie d'Eva Joly » à l'appui.Loin de légitimer le savoir freudien et d'enrichir le débat sur la façon dont la psychanalyse peut se saisir du politique pour proposer un décryptage des modes de vie contemporains, ces saillies ne sont que le symptôme de l'érosion progressive du crédit qu'une partie de l'opinion publique accorde désormais non seulement à la psychanalyse mais à la position des psychanalystes, dont les paroles seraient tout juste bonnes à habiller les pages estivales des magazines que vous et moi ne lisons que chez le coiffeur. Car, paradoxalement, plus la société s'empare de « concepts psy » vidés de leur sens, plus la parole des psychanalystes est déconsidérée. Mais comment en est-on arrivé là ?

Pour comprendre l'origine de cette crise, il faut remonter quarante ans en arrière. Dans les années 1970, la psychanalyse est au cœur de la vie intellectuelle française : on se presse en masse aux séminaires de Lacan, de Foucault et de Barthes et, si la France entière ne succombe pas à l'appel du divan, on écoute néanmoins Françoise Dolto dispenser ses conseils à la radio et Les mots pour le dire, roman autobiographique de l'actrice Marie Cardinal sur son analyse, se vend comme des petits pains. Or, la mort de cinq figures majeures de la psychanalyse – Wilfred Ruprecht Bion, Erich Fromm, Jacques Lacan, Heinz Kohut et Anna Freud – au début des années 1980 amorce la fin de cet âge d'or.

Au même moment, la publication de la troisième version du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux (le DSM, l'ouvrage de référence de classification des troubles mentaux) provoque un tsunami dans le monde psychanalytique: la théorie psychanalytique y est écartée, les maladies sont classées en fonction de comportements et non des processus psychiques qui les sous-tendent, toute hypothèse concernant la cause de tel ou tel trouble y est purement et simplement évacuée. Par exemple, si auparavant certains traités de psychiatrie faisaient entrer le concept de refoulement dans les critères de l'hystérie, il n'en est plus du tout question, puisque ce sont les notions mêmes d'hystérie et de névrose qui sont reléguées aux oubliettes. Pour certains psychiatres, le DSM n'est pas nécessairement une arme contre la psychanalyse : on peut l'utiliser pour communiquer avec des collègues étrangers tout en gardant la psychanalyse comme référentiel théorique. Mais pour d'autres, si rien ne sert de s'interroger sur les causes d'un trouble psychique avant de prescrire tel ou tel antidépresseur, la psychanalyse n'a plus aucune raison d'être.


« Les jeunes psychiatres veulent être de vrais médecins qui recherchent des lésions et des circuits défaillants dans le cerveau, pas des apprentis sorciers. »


Cette révolution épistémologique est bientôt suivie, dans les années 1990, par une série de découvertes majeures concernant les mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent la perception, le raisonnement, le langage, la mémoire et les émotions. Au même moment, dans un bon nombre d'université de médecine, les enseignements de psychanalyse donnés aux jeunes internes en psychiatrie, se réduisent à leur portion congrue. Une situation qu'une interne en psychiatrie originaire de Marseille nous résumait récemment en ces termes lapidaires: «Je crois que Sigmund Freud ne fait plus rêver les futurs psychiatres qui ont un besoin cruel de se “légitimer” au sein de la médecine. Ils veulent être de vrais médecins qui recherchent des lésions et des circuits défaillants dans le cerveau, qui savent où et avec quels médicaments ils agissent. Pas des apprentis sorciers, des charlatans qui avancent dans le sol incertain de l’histoire et du vécu. Il faut du palpable et de l’efficacité.»

Or, avec l'essor d'Internet, de plus en plus de personnes ont accès à des publications scientifiques auparavant réservées aux initiés. Dans les pays anglo-saxons puis bientôt en Europe dès la fin des années 1990, des individus atteints de phobie sociale ou de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) se regroupent sur des forums et se constituent en associations de patients. Ils demandent à être traités non plus comme des objets d'étude mais comme des partenaires. Très vite, ils voient dans les thérapies comportementalo-cognitives (TCC) axées sur les difficultés présentes du patient, et la suppression du symptôme, une façon de reprendre le pouvoir (empowerment) sur leurs troubles. Selon le chercheur et psychanalyste Pierre-Henri Castel, c'est précisément ce tournant qui va aboutir à « une dilution dans la sphère psychothérapeutique de ce qui était autrefois le monopole de la psychanalyse.1 » A l'orée des années 2000, on verra même en France, dans des émissions de télévision, des individus parler de leur lavage des mains compulsifs ou de leur phobie des araignées, devant un parterre de thérapeutes comportementalistes tout prêts à leur proposer des solutions rapides et des résultats immédiats.



Du rapport sur les psychothérapies à Michel Onfray en passant par Le livre noir de la psychanalyse : comment déboulonner la statue de Freud en trois leçons



Fréquemment, des psychanalystes reçoivent des gens passés par les TCC et qui, déçus, se décident à commencer une analyse. Souvent aussi, des patients dont l'analyse a échoué ou dont ils jugent les résultats insuffisants se dirigent vers les TCC. Mais la publication en 2004 d'un rapport Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) de 553 pages, concluant à la supériorité des fameuses TCC sur les approches psychanalytiques a fait voler en éclats le gentlemen's agreement de façade entre les deux parties.

Qu'importe: l'année suivante, dans Le livre noir de la psychanalyse, une quarantaine d'auteurs internationaux2 partent en croisade, preuves historiographiques à l'appui, contre ce qui relève pour eux d'une « mainmise scandaleuse de la psychanalyse en France ». Dans la notice de présentation du livre par l'éditeur, une question : « la France est - avec l’Argentine - le pays le plus freudien du monde. A l’étranger, la psychanalyse est devenue marginale. Pourquoi refuser en France le bilan critique que tant d’autres nations ont dressé avant nous ? » Car selon les auteurs du Livre noir, Freud aurait trafiqué ses récits de cure pour les tourner à son avantage, il était d'une cupidité sidérante et n'aurait jamais guéri ses patients, Lacan n'aurait rien à envier aux gourous de secte, les pratiques et les théories psychanalytiques sont en totale inadéquation avec les avancées de la connaissance de la psyché (les neurosciences) et les évolutions sociales (familles recomposées, homoparentalité...). D'une part, ces polémiques sur le corpus freudien sont connus d'un certain nombre d'historiens depuis la fin des années 1980 et que, d'autre part, un certain nombre d'analystes ne pratiquent plus du tout la psychanalyse telle qu'elle est décrite dans les ouvrages de Freud. Désormais, beaucoup d'analystes adaptent la fréquence et le tarif de leurs séances à la situation de leurs patients et doivent faire face à de nouveaux types de demandes. Ancien chef de service et directrice du tout nouvel Institut Hospitalier de Sainte-Anne où les parisiens qui en font la demande peuvent rencontrer gratuitement un psychanalyste, le Dr Françoise Gorog raconte : «J'ai fait mon analyse cinq fois par semaine chez Lacan, comme les gens allaient cinq fois par semaine chez Freud. C'était épatant, il n’y avait pas de fermeture de l'inconscient. Or, maintenant, les analystes qui reçoivent deux fois par semaine, c'est banal, c'est même presque la norme. Mais je ne vois pas qui de nos jours va pouvoir se déplacer et payer cinq séances!» Et elle ajoute: «Confondre la psychanalyse avec un objet de consommation et prétendre qu'elle est réservée aux riches, est une petite idée crée par des gens dont c'est l'intérêt. Pourquoi ? Parce que si on arrive à convaincre des gens qui ne sont pas très riches que la psychanalyse, c'est pour les riches, eh bien ça en fait des consommateurs tout trouvés pour de nouvelles formes de recherche de bien-être, qui vont des massages en institut de beauté aux thérapies de week-end, ou toutes sortes de choses qui coûtent assez cher mais sont limitées dans le temps. »

Le Livre noir déclenche des polémiques insensées dans toute la presse française. On s'empoigne, on s'insulte, on argumente par tribune ou par forums Internet interposés, chacun y allant de son témoignage favorable ou défavorable à la psychanalyse. Les ventes décollent. Les éditeurs s'en souviendront. Cinq ans plus tard, avec son Crépuscule d'une idole, le philosophe Michel Onfray reprend certains travaux de Mikkel Borch-Jacobsen et de Sonu Shamdasani3 pour déboulonner la statue de Freud dans un brûlot souvent truffé d'approximations. L'anthropologue Samuel Lézé est l'auteur d’une enquête réalisée pendant dix ans dans les milieux psychanalytiques parisiens4, où il a interrogé patients et praticiens. Il constate : « Le crépuscule d'une idole est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle: l'essai antifreudien. Invariablement, la formule centrale se résume ainsi : (1) Freud est le père de la psychanalyse (2) Or, Freud a un certain nombre de vices (3) Donc la psychanalyse est sujette à caution5 ». Car pour Michel Onfray, une chose est sûre : la psychanalyse est « une discipline vraie et juste tant qu'elle concerne Freud et personne d'autre »6, Bis repetita placent et grand barnum dans les médias où, dans un second temps, la polémique se cristallise autour d'une anecdote : en 1933, Freud reçoit une patiente italienne accompagnée de son père, Giovacchino Forzano, et dédicace à Mussolini, sur insistance de Forzano, un exemplaire de son Pourquoi la guerre ? où il écrit : « A Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture. Vienne, 26 avril 1933. » Si bon nombre de psychanalystes voient dans cette dédicace un parfait exemple de l'ironie freudienne – en 1938, peu avant son départ forcé de Vienne, Freud aurait ajouté à la main, sur un document de décharge que la Gestapo lui demandait de signer, et par lequel il lui était demandé de reconnaître qu'il avait été bien traité par elle : "Je puis hautement recommander la Gestapo à quiconque. " – Onfray, lui, y décèle des sympathies du père de la psychanalyse pour le fascisme...

« Remettre l'humain au cœur de la société »

Depuis les années 1990, les psychanalystes tentent de contrer ces attaques en se regroupant progressivement en trois tendances principales. Certains prônent la réhabilitation scientifique de la discipline et soutiennent la fondation d'une « psychologie psychanalytique » et de passerelles possibles entre psychanalyses et neurosciences, via la « neuropsychanalyse » ou la création d'enseignements en fac de psychologie axés sur les rapports entre psychanalyse et médecine. A l'opposé, dans les pays anglo-saxons, tout un courant dit de l'intersubjectivisme (aujourd'hui majoritaire en Amérique du Nord) entend faire de l'empathie la clé de voûte de ce que doit être la cure analytique, laquelle devient alors focalisée sur les réactions de l'analyste aux réactions du patients. En France, d'autres élargissent l'horizon d'enquête de la psychanalyse à la critique culturelle. Des représentants de différents courants psychanalytiques se décident à laisser de côté les vieilles querelles d'école pour trouver (enfin) un terrain d'entente au nom de la défense de la singularité du sujet – laquelle serait mise à mal par l'individualisme contemporain et le libéralisme économique. A partir de 2008, plusieurs affaires leur en donnent l'occasion: un discours de Nicolas Sarkozy appelant à un « plan de sécurisation des hôpitaux psychiatriques » via la multiplication des structures d'enfermement, un rapport préconisant le dépistage précoce chez les enfants de troubles de la conduite, une loi promulguant l'instauration des soins psychiatriques sans consentement à domicile... Des mouvements comme L'Appel des appels (initié par les psychanalyste Roland Gori et Stefan Chedri) entendent « remettre l'humain au cœur de la société ». Le Collectif des 39, point de ralliement des professionnels de la santé mentale (dont un certain nombre de psychanalystes, mais pas seulement) autour de la défense du respect des patients hospitalisés, ou Pas de Zéro de conduite (contre les pratiques de dépistage de masse qui s’installent en milieu scolaire), recueillent, par le biais de pétitions, le soutien de centaines de milliers de sympathisants.



L'ennemi intérieur

Malheureusement, trop souvent, la psychanalyse n'a nul besoin de ses détracteurs pour se ridiculiser. Il y a une petite dizaine d'années, quelques psychanalystes s'étaient livrés à des parallèles délicieux entre le PACS, le clonage et la fin de la civilisation humaine 7 ou entre l'homoparentalité et le nazisme qui « subvertit l'interdit et met à sac la cité »8. Diffusé depuis quelques semaines sur Internet, Le mur, un documentaire de la réalisatrice Sophie Robert concernant la prise en charge de l'autisme en France, déchaîne les passions, y compris chez les psychanalystes eux-mêmes, certains étant atterrés par les propos de leurs collègues filmés. Pour l'ensemble de la communauté scientifique internationale, l'autisme est un trouble à l'étiologie très complexe. Depuis 2003, des études ont très clairement identifié des mutations sur des gènes impliqués dans les communications entre cellules nerveuses. L'autisme a donc au moins une composante génétique et des hormones comme la mélatonine, voire l'ocytocine joueraient un rôle non négligeable. Or, dans le film de Sophie Robert, on entend certains psychanalystes professer dans un fascinant mélange de suffisance et d'ignorance que l'autisme est bien une psychose résultant d'une mauvaise relation avec la mère voire que, « parfois, quand la mère est déprimée pendant sa grossesse, l'enfant peut devenir autiste. »

Mais le contraste est saisissant entre ce que Lacan appelait lui-même « les suffisances et les béatitudes » des analystes qui occupent la scène médiatique et l'engagement des praticiens qui reçoivent, dans les Centres Médico Psycho-Pédagogiques (CMPP), ou leur très modeste cabinet (beaucoup de praticiens ont rarement plus de quatre ou cinq patients). Leur enthousiasme reste indéniable. Beaucoup de jeunes praticiens aspirent à devenir membres d'une association. Mais y rentrer relève parfois du parcours du combattant. Dans ces associations, on se réunit, on débat, on colloque. Mais trop souvent, c'est une vitalité en vase clos. Le philosophe Marcel Gauchet en appelait même ironiquement au Flaubert qui saurait décrire comme il convient ces interminables séances de commentaires des Séminaires de Lacan qui font l'ordinaire de la vie de bien des associations analytiques9.

Depuis la mort de Lacan on ne compte plus les scissions entre les différentes sociétés de psychanalyse. Pas un projet de santé publique d'envergure ne s'inspire du regard psychanalytique. Les grandes maisons de littérature générale publient de moins en moins de psychanalyse. Certes, les petites maisons d'édition se multiplient. Mais les auteurs de leur catalogue, s'ils pèchent par excès d'audace théorique et ne sont pas dûment labellisés et approuvés par les instances dirigeantes des sociétés de psychanalyse, ont peu de chance de voir leur travail commenté dans la presse. Dans son Histoire de la psychanalyse en France, Élisabeth Roudinesco, historienne et figure incontournable de la psychanalyse en France, déplore que « Les psychanalystes ont tendance à ne lire que les productions de leur propre groupe, se confortant ainsi dans la recherche non pas de l'altérité, mais de l'identique à soi. » Quand on sait que la même Élisabeth Roudinesco, par ailleurs journaliste au Monde des livres, est régulièrement accusée d'empêcher la publication d'articles sur des confrères qui se dispensent de faire allusion à ses travaux ou dont les thèses n'ont pas l'heur de lui plaire, l'anecdote est particulièrement savoureuse.

SC


1 Sur cette question, voir notamment Pierre-Henri Castel, A quoi résiste la psychanalyse ?, Paris, PUF, 2007.

2 Parmi lesquels, Mikkel Borch-Jacobsen, philosophe, historien de la psychanalyse et professeur à l'Université de Washington, Jean Cottraux, psychiatre des hôpitaux, directeur de l'Unité de traitement de l'anxiété au CHU de Lyon, Didier Pleux, docteur en psychologie, directeur de l'Institut français de thérapie cognitive et Jacques Van Rillaer, professeur de psychologie à l'Université de Louvain-la-Neuve, Belgique.

3Le Dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 2006.

4S.Lézé, L'autorité des psychanalystes, Paris, PUF, 2010.

5S.Lézé, Tout contre Freud, article publié le 28 avril 2010 sur nonfiction.fr

6M. Onfray, Le Crépuscule d'une idole, Paris, Grasset, 2010, p. 39.

7 Voir l'article de Simone Korff-Sausse dans le Libération du 7 juillet 1999 : « L'union homosexuelle n'est que la traduction sur le plan juridique de ce que le clonage promet dans le domaine de la biologie. Pacs et clones: la logique du même »

8 « Instituer l’homosexualité avec un statut familial, c’est mettre le principe démocratique au service d’un fantasme. C’est fatal dans la mesure où le droit, fondé sur le principe généalogique, laisse la place à une logique hédoniste héritière du nazisme » dit ainsi le juriste et psychanalyste Pierre Legendre, dans un entretien accordé au Monde, le 23 octobre 2001.

9 M. Gauchet, "A la recherche d'une autre histoire de la folie", préface de Gladys Swain, Dialogue avec l'insensé, Gallimard, 1994, p.xv.

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