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jeudi 22 décembre 2011

Mauvaise passe pour le divan


En trente ans, le prestige scientifique, intellectuel, clinique et thérapeutique de la psychanalyse s'est étiolé. Une situation qui semble tout autant liée à l'influence grandissante des neurosciences, à la concurrence des psychothérapies et aux attaques virulentes dont la discipline fait l'objet qu'à la psychanalyse elle-même. Explications.

(ce post est une version de travail d'un article publié en décembre 2011 pour la revue Suisse, "La Cité")

L’été dernier, par l’appât des ventes alléché, un hebdomadaire qui nous avait habitués à des enquêtes autrement plus sérieuses, s'est laissé aller, avec l'aide de plusieurs psychanalystes, à coucher toute la classe politique française sur le divan, gloses pseudo-savantes sur « la bisexualité psychique » de Ségolène Royal ou « la schizophrénie d'Eva Joly » à l'appui.Loin de légitimer le savoir freudien et d'enrichir le débat sur la façon dont la psychanalyse peut se saisir du politique pour proposer un décryptage des modes de vie contemporains, ces saillies ne sont que le symptôme de l'érosion progressive du crédit qu'une partie de l'opinion publique accorde désormais non seulement à la psychanalyse mais à la position des psychanalystes, dont les paroles seraient tout juste bonnes à habiller les pages estivales des magazines que vous et moi ne lisons que chez le coiffeur. Car, paradoxalement, plus la société s'empare de « concepts psy » vidés de leur sens, plus la parole des psychanalystes est déconsidérée. Mais comment en est-on arrivé là ?

Pour comprendre l'origine de cette crise, il faut remonter quarante ans en arrière. Dans les années 1970, la psychanalyse est au cœur de la vie intellectuelle française : on se presse en masse aux séminaires de Lacan, de Foucault et de Barthes et, si la France entière ne succombe pas à l'appel du divan, on écoute néanmoins Françoise Dolto dispenser ses conseils à la radio et Les mots pour le dire, roman autobiographique de l'actrice Marie Cardinal sur son analyse, se vend comme des petits pains. Or, la mort de cinq figures majeures de la psychanalyse – Wilfred Ruprecht Bion, Erich Fromm, Jacques Lacan, Heinz Kohut et Anna Freud – au début des années 1980 amorce la fin de cet âge d'or.

Au même moment, la publication de la troisième version du Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux (le DSM, l'ouvrage de référence de classification des troubles mentaux) provoque un tsunami dans le monde psychanalytique: la théorie psychanalytique y est écartée, les maladies sont classées en fonction de comportements et non des processus psychiques qui les sous-tendent, toute hypothèse concernant la cause de tel ou tel trouble y est purement et simplement évacuée. Par exemple, si auparavant certains traités de psychiatrie faisaient entrer le concept de refoulement dans les critères de l'hystérie, il n'en est plus du tout question, puisque ce sont les notions mêmes d'hystérie et de névrose qui sont reléguées aux oubliettes. Pour certains psychiatres, le DSM n'est pas nécessairement une arme contre la psychanalyse : on peut l'utiliser pour communiquer avec des collègues étrangers tout en gardant la psychanalyse comme référentiel théorique. Mais pour d'autres, si rien ne sert de s'interroger sur les causes d'un trouble psychique avant de prescrire tel ou tel antidépresseur, la psychanalyse n'a plus aucune raison d'être.


« Les jeunes psychiatres veulent être de vrais médecins qui recherchent des lésions et des circuits défaillants dans le cerveau, pas des apprentis sorciers. »


Cette révolution épistémologique est bientôt suivie, dans les années 1990, par une série de découvertes majeures concernant les mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent la perception, le raisonnement, le langage, la mémoire et les émotions. Au même moment, dans un bon nombre d'université de médecine, les enseignements de psychanalyse donnés aux jeunes internes en psychiatrie, se réduisent à leur portion congrue. Une situation qu'une interne en psychiatrie originaire de Marseille nous résumait récemment en ces termes lapidaires: «Je crois que Sigmund Freud ne fait plus rêver les futurs psychiatres qui ont un besoin cruel de se “légitimer” au sein de la médecine. Ils veulent être de vrais médecins qui recherchent des lésions et des circuits défaillants dans le cerveau, qui savent où et avec quels médicaments ils agissent. Pas des apprentis sorciers, des charlatans qui avancent dans le sol incertain de l’histoire et du vécu. Il faut du palpable et de l’efficacité.»

Or, avec l'essor d'Internet, de plus en plus de personnes ont accès à des publications scientifiques auparavant réservées aux initiés. Dans les pays anglo-saxons puis bientôt en Europe dès la fin des années 1990, des individus atteints de phobie sociale ou de TOC (troubles obsessionnels compulsifs) se regroupent sur des forums et se constituent en associations de patients. Ils demandent à être traités non plus comme des objets d'étude mais comme des partenaires. Très vite, ils voient dans les thérapies comportementalo-cognitives (TCC) axées sur les difficultés présentes du patient, et la suppression du symptôme, une façon de reprendre le pouvoir (empowerment) sur leurs troubles. Selon le chercheur et psychanalyste Pierre-Henri Castel, c'est précisément ce tournant qui va aboutir à « une dilution dans la sphère psychothérapeutique de ce qui était autrefois le monopole de la psychanalyse.1 » A l'orée des années 2000, on verra même en France, dans des émissions de télévision, des individus parler de leur lavage des mains compulsifs ou de leur phobie des araignées, devant un parterre de thérapeutes comportementalistes tout prêts à leur proposer des solutions rapides et des résultats immédiats.



Du rapport sur les psychothérapies à Michel Onfray en passant par Le livre noir de la psychanalyse : comment déboulonner la statue de Freud en trois leçons



Fréquemment, des psychanalystes reçoivent des gens passés par les TCC et qui, déçus, se décident à commencer une analyse. Souvent aussi, des patients dont l'analyse a échoué ou dont ils jugent les résultats insuffisants se dirigent vers les TCC. Mais la publication en 2004 d'un rapport Inserm (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) de 553 pages, concluant à la supériorité des fameuses TCC sur les approches psychanalytiques a fait voler en éclats le gentlemen's agreement de façade entre les deux parties.

Qu'importe: l'année suivante, dans Le livre noir de la psychanalyse, une quarantaine d'auteurs internationaux2 partent en croisade, preuves historiographiques à l'appui, contre ce qui relève pour eux d'une « mainmise scandaleuse de la psychanalyse en France ». Dans la notice de présentation du livre par l'éditeur, une question : « la France est - avec l’Argentine - le pays le plus freudien du monde. A l’étranger, la psychanalyse est devenue marginale. Pourquoi refuser en France le bilan critique que tant d’autres nations ont dressé avant nous ? » Car selon les auteurs du Livre noir, Freud aurait trafiqué ses récits de cure pour les tourner à son avantage, il était d'une cupidité sidérante et n'aurait jamais guéri ses patients, Lacan n'aurait rien à envier aux gourous de secte, les pratiques et les théories psychanalytiques sont en totale inadéquation avec les avancées de la connaissance de la psyché (les neurosciences) et les évolutions sociales (familles recomposées, homoparentalité...). D'une part, ces polémiques sur le corpus freudien sont connus d'un certain nombre d'historiens depuis la fin des années 1980 et que, d'autre part, un certain nombre d'analystes ne pratiquent plus du tout la psychanalyse telle qu'elle est décrite dans les ouvrages de Freud. Désormais, beaucoup d'analystes adaptent la fréquence et le tarif de leurs séances à la situation de leurs patients et doivent faire face à de nouveaux types de demandes. Ancien chef de service et directrice du tout nouvel Institut Hospitalier de Sainte-Anne où les parisiens qui en font la demande peuvent rencontrer gratuitement un psychanalyste, le Dr Françoise Gorog raconte : «J'ai fait mon analyse cinq fois par semaine chez Lacan, comme les gens allaient cinq fois par semaine chez Freud. C'était épatant, il n’y avait pas de fermeture de l'inconscient. Or, maintenant, les analystes qui reçoivent deux fois par semaine, c'est banal, c'est même presque la norme. Mais je ne vois pas qui de nos jours va pouvoir se déplacer et payer cinq séances!» Et elle ajoute: «Confondre la psychanalyse avec un objet de consommation et prétendre qu'elle est réservée aux riches, est une petite idée crée par des gens dont c'est l'intérêt. Pourquoi ? Parce que si on arrive à convaincre des gens qui ne sont pas très riches que la psychanalyse, c'est pour les riches, eh bien ça en fait des consommateurs tout trouvés pour de nouvelles formes de recherche de bien-être, qui vont des massages en institut de beauté aux thérapies de week-end, ou toutes sortes de choses qui coûtent assez cher mais sont limitées dans le temps. »

Le Livre noir déclenche des polémiques insensées dans toute la presse française. On s'empoigne, on s'insulte, on argumente par tribune ou par forums Internet interposés, chacun y allant de son témoignage favorable ou défavorable à la psychanalyse. Les ventes décollent. Les éditeurs s'en souviendront. Cinq ans plus tard, avec son Crépuscule d'une idole, le philosophe Michel Onfray reprend certains travaux de Mikkel Borch-Jacobsen et de Sonu Shamdasani3 pour déboulonner la statue de Freud dans un brûlot souvent truffé d'approximations. L'anthropologue Samuel Lézé est l'auteur d’une enquête réalisée pendant dix ans dans les milieux psychanalytiques parisiens4, où il a interrogé patients et praticiens. Il constate : « Le crépuscule d'une idole est une contribution à un genre ancien qui accompagne le mouvement freudien depuis un siècle: l'essai antifreudien. Invariablement, la formule centrale se résume ainsi : (1) Freud est le père de la psychanalyse (2) Or, Freud a un certain nombre de vices (3) Donc la psychanalyse est sujette à caution5 ». Car pour Michel Onfray, une chose est sûre : la psychanalyse est « une discipline vraie et juste tant qu'elle concerne Freud et personne d'autre »6, Bis repetita placent et grand barnum dans les médias où, dans un second temps, la polémique se cristallise autour d'une anecdote : en 1933, Freud reçoit une patiente italienne accompagnée de son père, Giovacchino Forzano, et dédicace à Mussolini, sur insistance de Forzano, un exemplaire de son Pourquoi la guerre ? où il écrit : « A Benito Mussolini, avec le salut respectueux d’un vieil homme qui reconnaît en la personne du dirigeant un héros de la culture. Vienne, 26 avril 1933. » Si bon nombre de psychanalystes voient dans cette dédicace un parfait exemple de l'ironie freudienne – en 1938, peu avant son départ forcé de Vienne, Freud aurait ajouté à la main, sur un document de décharge que la Gestapo lui demandait de signer, et par lequel il lui était demandé de reconnaître qu'il avait été bien traité par elle : "Je puis hautement recommander la Gestapo à quiconque. " – Onfray, lui, y décèle des sympathies du père de la psychanalyse pour le fascisme...

« Remettre l'humain au cœur de la société »

Depuis les années 1990, les psychanalystes tentent de contrer ces attaques en se regroupant progressivement en trois tendances principales. Certains prônent la réhabilitation scientifique de la discipline et soutiennent la fondation d'une « psychologie psychanalytique » et de passerelles possibles entre psychanalyses et neurosciences, via la « neuropsychanalyse » ou la création d'enseignements en fac de psychologie axés sur les rapports entre psychanalyse et médecine. A l'opposé, dans les pays anglo-saxons, tout un courant dit de l'intersubjectivisme (aujourd'hui majoritaire en Amérique du Nord) entend faire de l'empathie la clé de voûte de ce que doit être la cure analytique, laquelle devient alors focalisée sur les réactions de l'analyste aux réactions du patients. En France, d'autres élargissent l'horizon d'enquête de la psychanalyse à la critique culturelle. Des représentants de différents courants psychanalytiques se décident à laisser de côté les vieilles querelles d'école pour trouver (enfin) un terrain d'entente au nom de la défense de la singularité du sujet – laquelle serait mise à mal par l'individualisme contemporain et le libéralisme économique. A partir de 2008, plusieurs affaires leur en donnent l'occasion: un discours de Nicolas Sarkozy appelant à un « plan de sécurisation des hôpitaux psychiatriques » via la multiplication des structures d'enfermement, un rapport préconisant le dépistage précoce chez les enfants de troubles de la conduite, une loi promulguant l'instauration des soins psychiatriques sans consentement à domicile... Des mouvements comme L'Appel des appels (initié par les psychanalyste Roland Gori et Stefan Chedri) entendent « remettre l'humain au cœur de la société ». Le Collectif des 39, point de ralliement des professionnels de la santé mentale (dont un certain nombre de psychanalystes, mais pas seulement) autour de la défense du respect des patients hospitalisés, ou Pas de Zéro de conduite (contre les pratiques de dépistage de masse qui s’installent en milieu scolaire), recueillent, par le biais de pétitions, le soutien de centaines de milliers de sympathisants.



L'ennemi intérieur

Malheureusement, trop souvent, la psychanalyse n'a nul besoin de ses détracteurs pour se ridiculiser. Il y a une petite dizaine d'années, quelques psychanalystes s'étaient livrés à des parallèles délicieux entre le PACS, le clonage et la fin de la civilisation humaine 7 ou entre l'homoparentalité et le nazisme qui « subvertit l'interdit et met à sac la cité »8. Diffusé depuis quelques semaines sur Internet, Le mur, un documentaire de la réalisatrice Sophie Robert concernant la prise en charge de l'autisme en France, déchaîne les passions, y compris chez les psychanalystes eux-mêmes, certains étant atterrés par les propos de leurs collègues filmés. Pour l'ensemble de la communauté scientifique internationale, l'autisme est un trouble à l'étiologie très complexe. Depuis 2003, des études ont très clairement identifié des mutations sur des gènes impliqués dans les communications entre cellules nerveuses. L'autisme a donc au moins une composante génétique et des hormones comme la mélatonine, voire l'ocytocine joueraient un rôle non négligeable. Or, dans le film de Sophie Robert, on entend certains psychanalystes professer dans un fascinant mélange de suffisance et d'ignorance que l'autisme est bien une psychose résultant d'une mauvaise relation avec la mère voire que, « parfois, quand la mère est déprimée pendant sa grossesse, l'enfant peut devenir autiste. »

Mais le contraste est saisissant entre ce que Lacan appelait lui-même « les suffisances et les béatitudes » des analystes qui occupent la scène médiatique et l'engagement des praticiens qui reçoivent, dans les Centres Médico Psycho-Pédagogiques (CMPP), ou leur très modeste cabinet (beaucoup de praticiens ont rarement plus de quatre ou cinq patients). Leur enthousiasme reste indéniable. Beaucoup de jeunes praticiens aspirent à devenir membres d'une association. Mais y rentrer relève parfois du parcours du combattant. Dans ces associations, on se réunit, on débat, on colloque. Mais trop souvent, c'est une vitalité en vase clos. Le philosophe Marcel Gauchet en appelait même ironiquement au Flaubert qui saurait décrire comme il convient ces interminables séances de commentaires des Séminaires de Lacan qui font l'ordinaire de la vie de bien des associations analytiques9.

Depuis la mort de Lacan on ne compte plus les scissions entre les différentes sociétés de psychanalyse. Pas un projet de santé publique d'envergure ne s'inspire du regard psychanalytique. Les grandes maisons de littérature générale publient de moins en moins de psychanalyse. Certes, les petites maisons d'édition se multiplient. Mais les auteurs de leur catalogue, s'ils pèchent par excès d'audace théorique et ne sont pas dûment labellisés et approuvés par les instances dirigeantes des sociétés de psychanalyse, ont peu de chance de voir leur travail commenté dans la presse. Dans son Histoire de la psychanalyse en France, Élisabeth Roudinesco, historienne et figure incontournable de la psychanalyse en France, déplore que « Les psychanalystes ont tendance à ne lire que les productions de leur propre groupe, se confortant ainsi dans la recherche non pas de l'altérité, mais de l'identique à soi. » Quand on sait que la même Élisabeth Roudinesco, par ailleurs journaliste au Monde des livres, est régulièrement accusée d'empêcher la publication d'articles sur des confrères qui se dispensent de faire allusion à ses travaux ou dont les thèses n'ont pas l'heur de lui plaire, l'anecdote est particulièrement savoureuse.

SC


1 Sur cette question, voir notamment Pierre-Henri Castel, A quoi résiste la psychanalyse ?, Paris, PUF, 2007.

2 Parmi lesquels, Mikkel Borch-Jacobsen, philosophe, historien de la psychanalyse et professeur à l'Université de Washington, Jean Cottraux, psychiatre des hôpitaux, directeur de l'Unité de traitement de l'anxiété au CHU de Lyon, Didier Pleux, docteur en psychologie, directeur de l'Institut français de thérapie cognitive et Jacques Van Rillaer, professeur de psychologie à l'Université de Louvain-la-Neuve, Belgique.

3Le Dossier Freud. Enquête sur l'histoire de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 2006.

4S.Lézé, L'autorité des psychanalystes, Paris, PUF, 2010.

5S.Lézé, Tout contre Freud, article publié le 28 avril 2010 sur nonfiction.fr

6M. Onfray, Le Crépuscule d'une idole, Paris, Grasset, 2010, p. 39.

7 Voir l'article de Simone Korff-Sausse dans le Libération du 7 juillet 1999 : « L'union homosexuelle n'est que la traduction sur le plan juridique de ce que le clonage promet dans le domaine de la biologie. Pacs et clones: la logique du même »

8 « Instituer l’homosexualité avec un statut familial, c’est mettre le principe démocratique au service d’un fantasme. C’est fatal dans la mesure où le droit, fondé sur le principe généalogique, laisse la place à une logique hédoniste héritière du nazisme » dit ainsi le juriste et psychanalyste Pierre Legendre, dans un entretien accordé au Monde, le 23 octobre 2001.

9 M. Gauchet, "A la recherche d'une autre histoire de la folie", préface de Gladys Swain, Dialogue avec l'insensé, Gallimard, 1994, p.xv.

jeudi 15 décembre 2011

Le divan n'a pas dit son dernier mot.


Au moment même où l'on assiste à une diminution progressive de l'influence de la psychanalyse dans bon nombre de services de psychiatrie au profit des approches neurobiologiques, s'est ouvert à Sainte-Anne l’Institut Hospitalier de Psychanalyse. Le lieu, ouvert depuis mai 2011, propose des consultations psychanalytiques gratuites et accessibles à tous ainsi qu'une riche plate-forme de formation à la psychanalyse pour les psychologues et les internes en psychiatrie. Village gaulois ou témoignage de la capacité de la psychanalyse à innover et à se transformer ?

Autant laisser tout de suite à la porte les préjugés que vous pouvez avoir sur l'hôpital psychiatrique, ses soignants revêches et ses corridors dont le mobilier et l'éclairage justifient à eux seuls l'entrée en dépression sévère : à l'Institut Hospitalier de Psychanalyse de Sainte-Anne, l'hospitalité commence précisément par le soin apporté aux locaux et l'idée que ça n'est pas parce qu'une personne est en état de grande souffrance psychique qu'elle n'est pas sensible au beau. Le lieu a été créé en mai 2011 par une figure de la psychanalyse en France, Françoise Gorog. Pendant longtemps, elle a été la seule femme mais aussi la seule lacanienne se revendiquant comme telle à diriger à Sainte-Anne un service de psychiatrie. Ateliers d'écriture, de cuisine, de philo, de danse ou de relaxation proposés aux patients, possibilité de revenir aux ateliers ou en accueil déjeuner après l'hospitalisation, patients en tenue de ville, psychiatres tous formés à la psychanalyse et ne portant pas de blouse blanche, séminaires de psychanalyse et de sciences humaines pour le personnel soignant... Outre l’extrahospitalier, les deux pavillons qu'elle a dirigés pendant plus de vingt années, l'un ouvert, l'autre fermé, ont été des modèles de ce que la psychiatrie hospitalière peut donner de mieux quand elle cesse de se vautrer dans la frénésie sécuritaire pour se concentrer enfin sur ce que devrait être sa mission première : prendre soin de nos fous. Françoise Gorog fait partie de ces soignants qui n'hésitent pas à aller passer les fêtes de Noël à l'hôpital auprès des patients, ou à aider les infirmières à nettoyer l'appartement enseveli sous les détritus d'une personne en voie de clochardisation. A l'heure où, du fait des terribles restrictions budgétaires dont pâtit la psychiatrie en France, les réunions d'équipes dans un nombre grandissant de services se limitent de plus en plus à un triste jeu de chaises musicales pour pouvoir gérer à flux tendu le manque de lits disponibles, son départ du Secteur 16 de Sainte-Anne en mai dernier en a inquiété beaucoup – mais aussi réjoui ceux qui considèrent la psychanalyse comme un bibelot exotique dont la place doit désormais se cantonner aux bibliothèques ou aux musées.

« Quitter le modèle de la médecine à deux vitesses

pour nous rapprocher de celui de la psychanalyse pour tous. »

Philosophe, Françoise Gorog constate : « Quand j'ai commencé ici, la file active était de 800 malades, quand j'ai laissé le secteur 16, en mai dernier, nous étions à 2500 malades. Entretemps, le personnel médical et psychologique s'était accru de peut-être un quart de plus grand maximum. Avec la politique d'austérité qui se dessine, il faut quand même être réalistes. » Du fait de la politique de sectorisation[1], son service ne pouvait accueillir que les seuls patients du quinzième arrondissement. La naissance de l'Institut Hospitalier de Psychanalyse (IHP), au moment même où se créé la communauté hospitalière de territoire[2], tombe donc, dit-elle, à point nommé. Le projet de l'Institut ? Proposer aux parisiens qui le souhaitent des consultations gratuites avec un analyste mais aussi être un lieu de transmission de la psychanalyse. On pourrait penser que l'idée, si louable soit-elle, n'a rien de bien nouveau : depuis 1946, le très réputé Centre Claude Bernard propose un service de diagnostic et de soins ambulatoires pris en charge par la Sécurité Sociale et les caisses Mutualistes après accord médical qui est également une plate-forme d’enseignement pour les analystes en formation de la Société Psychanalytique de Paris (S.P.P.). Le Centre de Consultations et de Traitements Psychanalytique Jean Favreau est également une émanation de la SPP. D'autres sociétés de psychanalyse comme Espace Analytique avec l'École Expérimentale de Bonneuil ont développé des structures a priori équivalentes. Or, précisément, toute l'originalité de l'Institut Hospitalier de Psychanalyse tient aussi en ce qu'il n'est affilié à aucune société de psychanalyse. Ainsi, si Françoise Gorog est membre des Forums du Champ Lacanien, comme Francisco Herrada, les autres membres de l'équipe viennent d'horizons très différents : le Dr Luc Faucher, psychiatre à l'IHP, est à l'Association Lacanienne Internationale (ALI), Patrick Guyomard, responsable de l'un des séminaires d'enseignements, est à la tête de la Société de Psychanalyse Freudienne (SPF), où l'on étudie aussi bien les apports de Lacan, que ceux de Freud ou des kleiniens. Psychologue, Éléonore Galiana-Mingot se réfère davantage à la Société Psychanalytique de Paris (SPP), la plus ancienne association se réclamant de Freud et qui se caractérise notamment par son insistance sur le cadre fixe des séances, l’interprétation du transfert et l’analyse du contre-transfert. Tout en ayant une orientation différente de celle de ses collègues lacaniens sur un certain nombre de questions théorico-cliniques, Éléonore Galiana-Mingot n'a pas hésité avant de rejoindre l'Institut. Elle explique, enthousiaste : « « l’IHP représente pour moi une occasion de défendre, l’une des valeurs essentielles du service public malheureusement de plus en plus négligée, qui est l’accès au soin offert à tous les citoyens. C'est un pas, certes modeste, mais sur une voie ambitieuse consistant à quitter le modèle de la médecine à deux vitesses pour nous rapprocher de celui de la psychanalyse pour tous. » Sophie Rigaud, qui travaille depuis dix ans avec Françoise Gorog, prend en charge toute la partie logistique et administrative de l'Institut avec le soutien de Monsieur Jérôme Pieuchard. Elle se charge aussi de réceptionner les appels et de répartir les rendez-vous. Et les demandes commencent à affluer : « L'Institut démarre, mais nous avons déjà plus de 50 nouvelles demandes pour une file active de 130 personnes ».

Car, avec la crise économique, nombreuses sont les personnes qui, pour de multiples raisons, souhaitent « voir un psy », mais pensent tout simplement ne pas en avoir les moyens financiers. « Ce que je souhaite, c'est que telle personne qui a perdu son emploi, telle personne qui subit de plein fouet la souffrance au travail et qui en a les symptômes, puisse néanmoins rencontrer un analyste. Et puis, insiste Françoise Gorog, il n'y a pas seulement le côté gratuit, il y a le côté accessible : même si vous n'avez pas votre papa, votre maman ou un proche qui est copain avec un psychanalyste ou quelqu'un qui a fait un bout de tranche, vous pouvez rencontrer un analyste ! »

De nouveaux types de demandes

De fait, la conjoncture économique difficile, les mutations au sein de la cellule familiale et l'isolement grandissant dans les villes comme Paris produisent de nouveaux types de demandes. « On voit à l'Institut aussi bien l'employé qui vient parce qu'il a des soucis avec son manager que le manager qui se retrouve soudain sur la touche, à cause de la crise. » Françoise Gorog rapporte aussi le cas d'une femme venue la voir parce que, suite à son cancer du sein, elle avait développé une crainte particulière concernant l'image du corps et sa féminité, mais aussi à sa position de femme susceptible de trouver un emploi. « Je crois qu'aujourd'hui, cette femme peut dire que pouvoir en parler pour elle a été particulièrement important et pas seulement dans le service d'oncologie où pourtant il y avait des psychologues disponibles. » Elle raconte aussi le cas de ce restaurateur chinois qui, soudain, incapable de porter des casseroles très lourdes, s'est trouvé du jour au lendemain sans emploi et dans une solitude atroce, chez lui et qui a pu, dans ce lieu d'écoute, réexplorer suffisamment son désir pour commencer un nouveau départ dans la vie.

On le sait, désormais, en Ile de France, un mariage sur deux se termine en divorce. C'est donc sans surprise qu'un autre type de demandes faites à l'Institut, tout aussi importantes, concerne « les éternels problèmes d'amour, du divorce, à la séparation, en passant par le veuvage, mais on a aussi des demandes d'analyse qui surviennent à la suite d'une bonne rencontre. Une rencontre amoureuse, ça bouge complètement un sujet et il n'y a pas de recette pour apprendre à se débrouiller avec ça. » Vient ensuite le cortège des étudiants qui, s'ils ne sont pas sans avoir, pour un certain nombre d'entre eux, au moins une petite idée de ce qu'est la psychanalyse, n'ont pas d'argent pour entreprendre une cure. « Bien sûr, précise Françoise Gorog, ces étudiants peuvent accéder à des consultations gratuites via les Bureaux d'Aide Psychologique Universitaire (BAPU), mais souvent ces consultations sont surbookées, il y a des délais d'attente très longs, de plusieurs mois. »

D'autres personnes viennent frapper à la porte de l'Institut parce qu'elles se débattent avec des problématiques contemporaines, qu'il s'agisse de procréation médicale assistée ou de questions relatives au genre qui obligent la théorie et la pratique psychanalytique à évoluer et à innover. « Je n'ai pas du tout la même vision de ces problèmes que j'avais il y a trente ans de cette suspension entre les sexes », raconte Françoise Gorog. Pas question, donc, de s'enfermer dans le simple commentaire du commentaire et la fétichisation passéiste de concepts qui, du fait des mutations sociales, ne tiennent plus debout. «Bien évidemment, du temps de Freud ou même de Lacan, ces questions ne se posaient pas en ces termes. Nous ne sommes donc pas de trop, à l'Institut, pour pouvoir réfléchir, avec nos sensibilités différentes. » Éléonore Galiana-Mingot songe d'ailleurs à la mise en place d'un psychodrame analytique, une forme de thérapie utilisant la dramatisation au service du processus analytique. « Le psychodrame est un aménagement du cadre très pertinent pour les patients qui se heurtent à des difficultés d’élaboration en individuel. Cela permet, pour des patients psychotiques ou états-limites par exemple, d'offrir un espace assez contenant pour qu’émerge une conflictualisation psychique, que soit relancée la symbolisation. La mise en scène des productions de l’inconscient donnera l’occasion aux analystes de jouer, puis de reprendre des propositions interprétatives (relatives notamment aux résistances et au transfert).

L’IHP peut, dans un second temps, orienter ses patients vers une prise en charge spécifique à long terme : relais avec une offre de secteur ou libérale, avec des instituts de psychanalyse issus de différentes associations, ou avec des services de médecine générale. D'autant que cette structure ne peut pas offrir une cure-type classique sur des années. « On n'a pas les moyens dans le service public de faire des cures qui vont durer entre cinq et dix ans, explique le Dr Gorog. Par contre, on peut éviter le retard imposé, soit par le manque d'argent, soit par ce qu'on appelle désormais le manque de réseau. » Et elle ajoute : « Moi par exemple, j'ai fait mon analyse cinq fois par semaine chez Lacan, comme les gens allaient cinq fois par semaine chez Freud. C'était épatant, il y avait pas de fermeture de l'inconscient. Or, qu'est-ce que vous voyez dans la psychanalyse libérale. Maintenant, les analystes qui reçoivent deux fois par semaine, c'est banal, c'est même presque la norme. Mais je ne vois pas qui de nos jours va pouvoir se déplacer et payer cinq séances ! » Les patients peuvent donc être reçus pendant environ six mois. Ce qui peut dans bien des situations permettre d'amorcer un travail ou de parer au plus pressé quand l'intensité de la détresse d'une personne l'exige.

« La question des analystes qui s'en mettent plein les poches, c'est de la malveillance ! »

Un programme ambitieux qui devrait donner bien du fil à retordre à ceux qui estiment que la psychanalyse est un luxe fait par des bourgeois pour des bourgeois. « Très franchement, je travaille à Sainte-Anne depuis 1976 et j'ai vu toutes sortes de gens faire des demandes d'analyse, raconte Françoise Gorog. Moi, je faisais trois gardes de nuit pour payer mes séances chez Lacan qui, je le précise, me prenait très peu cher : 100 francs (15 euros), en 1978. Un de mes camarades infirmier payait 50 francs (7,5 euros). Pendant ce temps, il prenait 500 francs à telle autre personne. Mais peut-être avait-il ses raisons, bonnes ou mauvaises. Donc la question des analystes qui s'en mettent plein les poches, c'est de la malveillance pure. » Car pour Françoise Gorog, l'équation est simple : « confondre la psychanalyse avec un objet de consommation et prétendre qu'elle est réservée aux riches, est une petite idée crée par des gens dont c'est l'intérêt. Pourquoi ? Parce que si on arrive à convaincre des gens qui ne sont pas très riches que la psychanalyse, c'est pour les riches, eh bien ça en fait des consommateurs tout trouvés pour de nouvelles formes de recherche de bien-être, qui vont des massages en institut de beauté aux thérapies de week-end, ou toutes sortes de choses qui coûtent assez chères mais sont limitées dans le temps. »

Poursuivre et innover

Le modèle qui a guidé la création de l'IHP ? La polyclinique de Berlin. Appelé de ses vœux par Freud, créé en 1920 par Max Eitingon et Ernst Simmel, le lieu a pendant une dizaine d'année accueilli des analystes prestigieux comme Karl Abraham ou Melanie Klein et permis d'offrir à la fois une formation aux jeunes analystes mais aussi un traitement gratuit pour la population nécessiteuse. S'y sont déroulées des analyses d'enfants, de personne âgées, d'ouvriers, dans une saine émulation jusqu'à ce que l'avènement du nazisme donne un brutal coup d'arrêt à son expansion. En Angleterre, la prestigieuse Tavistock Clinic qui, a eu dans ses rangs des analystes aussi réputés que Wilfried Bion, Donald Meltzer, John Bowlby ou Ester Bick, a eu un rôle de premier plan pendant la Seconde Guerre mondiale en initiant des communautés thérapeutiques pour soldats et des psychothérapies analytiques de groupe sous l'impulsion de Bion, est devenu une référence internationale dans le milieu psychanalytique et hospitalier.

L'IHP de Françoise Gorog trouvera-t-il sa place au sein de la fourmilière qu'est devenue aujourd'hui le Centre Hospitalier Sainte-Anne, avec ses 3 000 employés ? « Sainte-Anne est un hôpital, actuellement dirigé par Monsieur Jean-Luc Chassaniol qui a permis la création de l’Institut après un passé historique fabuleux, que je ne renie pas, précise le Dr Gorog. D'abord avec l'invention du Largactil (en 1952, la chlorpromazine, le premier des neuroleptiques, a révolutionné à l'échelle planétaire la prise en charge des troubles psychotiques) par Jean Delay et Pierre Deniker ; Cet hôpital a aussi été un important relai de la psychiatrie institutionnelle et de grands psychiatres et psychanalystes y ont travaillé : Georges Daumezon, Pierre Mâle, Roger Dorey, Michel Soulé, Colette Chiland, le plus important étant, pour moi, Jacques Lacan, parce qu’il fût mon analyste et qu’il a passé sa vie, jusqu'à la fin de ses jours, à faire ce que l'on appelle la présentation de malades[3], sans chichis, à Sainte-Anne. ». Si le grand public connaît le Lacan psychanalyste libéral, il sait moins que Jacques Lacan a pendant trente ans, et jusque dans les dernières années de sa vie, conduit, deux fois par mois, des entretiens publics avec des patients hospitalisés. Cette pratique, au principe même de la formation, depuis le milieu du 19ème siècle, des psychiatres, psychanalystes, infirmiers ou travailleurs sociaux, que leur fonction amène à soigner à l'hôpital ou hors de l'hôpital des malades mentaux, continue d'être controversée. Ses détracteurs y voient une pantomime obscène. Ses partisans estiment qu'on ne peut en aucun cas acquérir une culture purement livresque de ce qu'est la psychose. Le public qui y assiste vient pour apprendre quelque chose d'un patient. Car lire des ouvrages théoriques sur ce que peut être l'hallucination ou le délire de persécution est une chose, mais l'entendre, c'est-à-dire écouter un patient, qui se met en position de transmettre ce qui est d'ordinaire indicible, faire surgir les aspérités et les fractures de la psychose en est une autre. Tout comme Lacan, lors de ses présentations cliniques, détectait parfois que chez un patient tel trouble prétendument psychiatrique avait en réalité une cause neurologique, Françoise Gorog, qui propose elle aussi, en alternance avec Colette Soler, des présentations de malades, précise : « j’ai toujours déploré la tendance au déni de ce qu'il y a d'organique dans les maladies quelconques, j'ai toujours été folle de rage quand on passait à côté d'un problème neurologique en le prenant pour quelque chose de psychiatrique. Par contre, je trouve que la présence de la psychanalyse à Sainte-Anne, même si elle existe toujours – dans tous les services, il y a des analystes, d'obédiences différentes - , avait besoin d'être inscrite et visible à Sainte-Anne. » De fait, on assiste depuis le milieu des années 1980 à une disparition progressive de la psychanalyse à l'hôpital.

« Transmettre, c'est fondamental ! »

L'Institut a remporté une première victoire : il propose un séminaire validant pour le diplôme des jeunes internes en psychiatrie. Ce qui lui permet d'acquérir une légitimité dans le cursus hospitalo-universitaire. Car si, il y a trente ans, tout dans l'imaginaire social incitait à aller faire un tour sur le divan, désormais un certain nombre de jeunes internes en psychiatrie débarquent à l'hôpital sans jamais avoir mis le nez dans un texte de Freud ou de Lacan. « Transmettre, c'est fondamental, insiste le Dr Luc Faucher. Nous les formerons, quelques heures par mois, à la psychanalyse, dans ses indications, ses grands principes, mais aussi à l'importance d'une réflexion analytique également dans les problématiques institutionnelles. Je trouve très important que de jeunes psychiatres soient compétents dans leurs domaines mais acquièrent aussi des compétences psychanalytiques. L'Institut doit être un lieu offert aux patients pour rencontrer des analystes mais aussi un lieu de rencontre pour tous ces jeunes en formation. En tant qu'interne, j'aurais bien aimé avoir un lieu comme ça. » De fait, la nouvelle génération d'internes en psychiatrie est peu formée à la psychanalyse, dans la mesure où depuis l'édition de 1980 du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder, le manuel international de classification des troubles mentaux) a évacué toute question sur l'étiologie des troubles psychiatriques, démantelé le concept d'hystérie et la tripartition classique névrose, psychose, perversion, la trajectoire singulière d'un individu, ses aspérités et tout ce qui l'a amené à se retrouver un jour à franchir la porte d'un hôpital psychiatrique étant relégués au second plan, quand ils ne sont pas purement et simplement escamotés.

Par ailleurs, les psychologues ou les analystes en formation qui désirent faire un stage à l'Institut peuvent avoir accès aux multiples séminaires d'enseignement ou aux présentations de malades qui y sont proposées. Si certains ont fait un traditionnel cursus en psychologie clinique à l'Université, d'autres ont une solide formation en philosophie. Beaucoup d'entre eux viennent de l'étranger. En ce moment à l'Institut une jeune japonaise, deux jeunes chinois travaillent sur le transculturel, la psychanalyse avec un sujet qui n’est pas de culture occidentale, occidenté dit un jour Lacan ! , une italienne fait une enquête socio-psychologique sur les représentations de la folie. Mais les places sont chères. Ce matin, une brésilienne a tenté sa chance. Elle avait un bon dossier mais aucune formation analytique. Elle a été recalée.

Il y a tout juste un an on inaugurait en grande pompes à La Salpêtrière l'Institut du Cerveau et de la Moëlle Epinière, ses 22 000 m2 dotés de quatre IRM de recherche et pouvant accueillir 600 chercheurs. Coût de la construction : 68 millions d'euros. L'Institut Hospitalier de Psychanalyse qu'on ne trouve pour l'instant pas référencé sur la page Internet du site de Sainte-Anne, ferait-il figure de village gaulois cerné d'une part par la neurologie qui, à Sainte-Anne aussi, a pris une importance considérable mais aussi par les services de psychiatrie où l'on ne pratique que les thérapies comportementales et cognitives (TCC) ? Françoise Gorog balaie notre question d'un sourire : « Je ne suis pas très gauloise, je suis née dans la capitale de la Gaulle romaine, Lugdunum ! Je n'ai rien contre les villages gaulois, les archéologues sont très bien pour s'en occuper, notre projet est plutôt de voir comment, par exemple, la psychanalyse peut dialoguer avec la pensée chinoise. Je travaille avec mes collègues et amis neurologues. Mais aussi, l’échange avec mon amie philosophe et philologue Barbara Cassin, membre du comité scientifique et Stéphane Habib, philosophe et psychanalyste, membre de l’Institut est précieux depuis des années. Un centre de neurosciences se développe à Sainte-Anne avec qui nous espérons pouvoir dialoguer. Et puis, vous savez, la « gauloiserie » atteint vite ses limites.»

SC

La prise de rendez-vous se fait auprès du secrétariat au 01.45.65.80.88, ou par mail s.rigaud@ch-sainte-anne.fr





[1] La psychiatrie de secteur ou sectorisation en psychiatrie désigne la répartition des structures de soins de santé mentale en fonction du lieu d'habitation des usagers.

[2] Dans le cadre de la modernisation des établissements de santé organisée par la loi du 21 juillet 2009, la communauté hospitalières de territoire a pour objectif affiché de rationaliser l'offre de soins et freiner les dépenses publiques de santé, notamment en supprimant certaines activités des hôpitaux locaux ou en les transférant vers de plus grands centres et en mutualisant les compétences médicales et les ressources.

[3]


mercredi 14 décembre 2011

Lumière des astres éteints



Il y a des livres que l'on garde quelques semaines posés sur son bureau, sans les ouvrir, en jetant, de temps à autre, un regard de biais à la quatrième de couverture, parce que le moment n'est pas encore venu de pouvoir leur accorder toute l'attention qu'ils méritent, ne serait-ce que pour leur titre qui pose question. En découvrant cette Lumière des astres éteints, la psychanalyse face aux camps, certains s'agaceront peut-être d'une « énième publication sur la Shoah ». D'autres estimeront qu'il faut continuer à réparer le ravage, en témoignant et en transmettant, via le récit, la littérature, les sciences humaines et les arts, quelque chose de ce que fut ce réel-là. D'autres encore, que toute tentative, si brillante soit-elle, d'interroger l'innommable est vouée à l'échec. Alors, comment ajouter quelque chose à toute cette littérature née du Camp ou marquée souterrainement par lui ?

Ce livre-ci débute par deux récits croisés de cure menées dans les années 1980. Ancien ingénieur agronome, psychiatre et psychanalyste, auteur d'une dizaine d'essais, traducteur de Y. Leibowitz, Gérard Haddad n'était alors déjà plus un analyste débutant. Pourtant, il ignorait tout de la clinique des déportés comme des grands traumatismes collectifs et croyait que, des dizaines d'années après la guerre, la question n'avait plus lieu d'être. On devient aussi analyste en se laissant enseigner par ses patients. Or, raconte l'auteur, à cette époque, au même moment, plusieurs analysants lui font découvrir non seulement comment le Camp a blessé l'âme des déportés, de leurs enfants, et des enfants de leurs enfants, mais a produit des effets sur nos vies à tous, nos modes de pensée, notre imaginaire, nos formes d'organisation sociale et nos institutions.


« Des trous noirs sans image, sans mots »

On avait déjà apprécié les talents de conteur de Gérard Haddad dans son précédent livre, Les femmes et l'alcool. Une fois encore, ses récits de cure se lisent comme des romans. A aucun moment l'auteur ne s'abrite derrière le jargon verbeux et condescendant que l'on peut malheureusement trouver chez un certain nombre de ses confrères. Le propos est sobre – ce qui rend les bribes de ces vies minuscules qui se déplient sous nos yeux encore plus térébrantes. Il y a cette analysante, Simone, qui se décrit comme une « espèce d'enfant sauvage toujours seule dans les arbres », tentant de trouver sa place dans un monde de sables mouvants et qui fut déportée à l'âge de cinq ans avec sa mère et son petit frère, à Bergen-Belsen, quelques mois avant la chute du Reich. Depuis, elle n'a jamais vraiment quitté le camp et se souvient de l'emplacement du moindre brin d'herbe, de chaque barbelé, de chaque baraquement. Pendant la guerre, la mère de Simone, qui travaille beaucoup, a placé ses enfants en nourrice et ne cesse d'aller et venir entre la Creuse et Paris. Au fil des séances, Simone évoque ce que fut son angoisse de voir régulièrement sa mère apparaître puis disparaître, cette joie malsaine qui étreint la petite fille qu'elle fut, lorsqu'on les rafle tous ensemble car désormais, elle ne serait plus séparée de sa mère. Ce qui lui fera dire un jour, à sa grande surprise : « le camp fut la plus belle période de ma vie. »

Il y a cette autre patiente, Sonia, qui, au départ, vient trouver Gérard Haddad parce que, dit-elle, elle a « des problèmes avec ses fils, deux adolescents », qu'elle est seule à élever. Elle ne veut pas entendre parler « de psychanalyse, d'œdipe, de tralala sexuel », et semble aborder chacune des questions qui la tourmentent « comme des dossiers que l'on traite un par un, puis que l'on ferme sans jamais y revenir ». Mais très vite, les mécanismes de défense qu'elle a mis en place, se fissurent, se craquellent, puis s'écroulent un à un. Bientôt, la nuit, elle est en proie à des terreurs nocturnes terrifiantes, semblables à « des trous noirs sans image, sans mots », qui lui paralysent littéralement le corps et dont elle s'extirpe, à l'aube, épuisée, en nage et ne pouvant rien en dire. Jusqu'au jour où, au cours d'une séance, elle admet, d'une voix à peine audible, que son père, qu'elle présente depuis le début de son analyse comme un héros de la résistance au côté de Tito, « a été déporté dans un camp, comme juif ». Et que d'ailleurs, cet homme-là n'est même pas son père, mais un oncle, frère du père, parce que son père, lui, n'est jamais revenu de là-bas. Mais ce n'est pas tout. Bientôt, l'auteur assiste à une nouvelle métamorphose des souvenirs de sa patiente. « Le précédent tableau à nouveau s'écaillait, et surgissait derrière ces écailles une nouvelle réalité, peut-être l'ultime. » Une image crève l'écran de sa mémoire : Sonia se souvient de sa mère, allongée sur le châlit qu'elles partageaient toutes deux dans le camp, « de sa maigreur et de ses yeux exorbités, [la] regardant avec un amour et une tristesse infinis. Elle est morte sous mes yeux et les siens restèrent ouverts, fixes, à ma grande terreur. »


Une mémoire en feuilletage



Cette structure en feuilletage de la mémoire, faite de mensonges ou de version multiples d'un même récit qui se succèdent, puis s'écroulent les uns après les autres « avant de livrer une effroyable vérité » est, avec les impressions de déréalisation (tout cela a-t-il vraiment eu lieu ?) et la destruction de l'image spéculaire (nombreux sont les survivants qui disent qu'à leur retour des camps, ils ne pouvaient plus se regarder dans le miroir, de crainte de découvrir qu'ils n'avaient pas d'image), la caractéristique majeure de cette clinique des survivants de la Shoah. On en retrouve d'ailleurs, rappelle fort justement l'auteur, une illustration magistrale dans Le choix de Sophie, de l'écrivain William Styron.

Dans le texte fondateur de l'École Freudienne de Paris, Lacan avait qualifié le Camp de « réel de notre temps ». Qu'est-ce que le Camp produit aujourd'hui comme effets, dans nos modes de pensée, dans notre imaginaire, dans nos formes d'organisation sociale et nos institutions ? On retrouvera ici certaines interrogations déjà mentionnées par la psychanalyste Anne-Lise Stern dans Le Savoir-déporté sur ce qu'elle nomme « la transmission parentérale »1. Mais Gérard Haddad mentionne également des aspects plutôt méconnus du conflit israélo-palestinien, notamment le très mauvais accueil fait par Israël aux survivants de la Shoah. Il raconte aussi comment le concept du Club Méditerranée fut crée par une famille de déportée comme « anti-camp » où l'on pourrait accéder à tous les plaisirs à satiété. Si l'on conçoit aisément comment le totalitarisme a opéré dans notre subjectivité et nos structures socio-économiques des changements profonds, en revanche on suit moins l'auteur dans ce parallèle qu'il fait entre les enfants rescapés des camps devenus « enfants sauvages » et les « sauvageons » des cités, arrachés à leurs identités, leur culture et soumis, dit-il, au déclin du signifiant paternel.

A présent, écrit Gérard Haddad, « La tâche consisterait à écrire une nouvelle page consacrée à la guérison de ces structures malades du Camp » Et ce sont là des pages que l'on aimerait lire. Car au terme de cette lecture, on reste abasourdi par la sortie d'un Claude Lanzmann lançant un jour à l'auteur (juif de Tunisie, pays épargné par la Deuxième Guerre mondiale), alors que celui-ci doit rédiger l'article « Shoah » d'un dictionnaire, un stupéfiant : « ce n'est pas à vous de parler de ça.» A l'incongruité de ce propos, on préfèrera les mots de Georges Didi-Huberman, dans son dernier livre, Ecorces, que l'on peut d'ailleurs lire après celui de Gérard Haddad, qui nous invite à voir « ce qui se trouve sous les yeux, ce qui survit dans la mémoire, mais aussi quelque chose que met en œuvre le désir, le désir de n'en pas rester au deuil accablé du lieu » pour pouvoir un jour, très tranquillement, cesser d'être un tout petit enfant perdu pour toujours dans l'ombre d'un baraquement rempli d'étoiles noires – et contempler, dans un poème ou sur un visage, la beauté d'autres soleils.


Sarah Chiche

1 « Tous les gens nés après ont été atteints par ces retombées comme anatomiques du nazisme et des camps. Pas nécessaire pour cela d'avoir été un petit enfant juif. Mais pour ceux-là, l'injection aura été quand même plus forte. Et les rares bébés juifs de ce temps, "'enfants cachés", ou plutôt enfants de parents cachés à jamais, auront cela moins dans la peau qu'injoncté dans le cœur même du corps. Qu'on le veuille ou non, cette transmission parentérale a eu lieu. Les psychanalystes en rencontrent les conséquences chez leurs patients, chez les plus fous surtout et les plus somatisants, chez les autres aussi. Souvent ils n'y entendent rien (...) Alors, ça passe à l'acte, ça acte sur la scène publique », A-L Stern, Le Savoir-déporté, Camps, Histoire, Psychanalyse, Éditions Seuil, collection La Librairie du XXIe siècle, 2004. Précédé de : "Une vie à l'œuvre" par Nadine Fresco et Martine Leibovici.