mercredi 4 janvier 2012

Décret sur le titre de psychothérapeute : l'effort pour rendre l'autre fou ?


Assisterons-nous avec la nouvelle année à un énième rebondissement dans l'affaire du décret relatif à l'usage du titre de psychothérapeute ? Le 12 décembre dernier, on apprenait, imminence de la trêve des confiseurs oblige, que les bureaux concernés au Ministère de la Santé et au Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche s'étaient enfin mis d'accord sur un projet de modification de l'annexe du décret du 20 mai 2010. Les yeux ronds, on découvrait que cette modification, introduirait deux nuances de taille :

- d'une part « la dispense totale de toute formation complémentaire en psychopathologie clinique pour les titulaires du titre de psychologue qui ont accompli le stage professionnel lié à l'obtention de ce titre (Décret sur le titre de psychologue du 22 mars 1990, article 1er) dans les conditions prévues à l'article 4 du Décret du 20 mai 2010 (décret "psychothérapeutes").
- d'autre part, la dispense de toute formation théorique, mais la réalisation d'un stage de 2 mois dans les conditions de l'article 4 du Décret du 20 mai 2010, pour les titulaires du titre de psychologue dont le stage professionnel lié à l'obtention de ce titre n'a pas été réalisé dans les conditions de cet article.

Bref, si vous avez fait un cursus complet de psychologie à l'université et un nombre d'heures de stage en institution, à l'issue duquel vous avez obtenu le titre légalement protégé de psychologue, vous pourrez vous dire aussi psychothérapeute. Cette annonce de révision est pour un grand nombre de syndicats de psychologues, l'aboutissement d'un long combat. Pour ceux de nos collègues psys qui auraient passé les dix précédentes années dans une grotte, rappelons l'objet du litige. En France, jusqu'au début des années 2000, un psychologue, un psychiatre, un psychanalyste mais aussi votre oncle ou votre boulangère, s'il leur en prenait un jour l'envie, pouvaient se dire psychothérapeutes. En 2004, Bernard Accoyer, président de l'Assemblée nationale, avait, par l’article 52 de la loi du 9 août 2004, décidé de réglementer l’usage du titre de cette profession en réservant l’accès au titre de psychothérapeute aux médecins, aux psychologues et aux psychanalystes inscrits dans les annuaires de leurs associations. Objectif affiché : protéger le public des charlatans et des sectes. Si certaines victimes de thérapeutes peu scrupuleux avaient salué l'initiative, d'autres avaient pointé que cela n'empêcherait nullement les charlatans et autres gourous de secte de proliférer, quitte pour certains à se faire désormais appeler « coach ».

L'amendement Accoyer avait aussi déclenché la colère de bon nombre de psychanalystes qui y avaient vu une tentative d'instaurer des psychothérapies d’État et de privilégier les approches cognitivo-comportementales. D'autres, au contraire, avaient estimé que les psychanalystes n'avaient guère à se plaindre : il suffisait, précisait le décret, d'être répertorié dans l'annuaire d'une société de psychanalyse pour avoir droit au titre de psychothérapeute. Or, puisque rien dans cette loi n'explique ce qu'est une association de psychanalystes, certains ne seraient-ils pas tentés de créer des sociétés de psychanalyse uniquement pour éviter le cursus ? D'autres, de se découvrir subitement psychanalyste et de payer une cotisation dans une association pour contourner le décret ? Mais peut-on faire une liste des associations habilités sans pour autant verser, dans une « étatisation » des annuaires eux-mêmes ?

Après moult discussions, débats, négociations entre les pouvoirs publics et les professionnels dont on ne peut rendre compte ici dans leur déroutante exhaustivité, le décret s'était retrouvé, le 20 mai 2010, dotée d'une curieuse annexe. D'une part, s'y trouvait confondue la « formation à la pratique psychothérapique » et la « psychopathologie ». Surtout, il était stipulé que l'inscription sur le registre national des psychothérapeutes était désormais impossible pour les psychologues cliniciens qui ne pouvaient justifier de cinq ans d'exercice, subordonnée à la validation d'une formation de 3 fois 50 heures de formation : 50h pour les « critères de discernement des grandes pathologies psychiatriques », 50h pour les « théories se rapportant à la psychopathologie », 50h pour les « principales approches utilisées en psychothérapie » et 2 mois de stage. Dès l'annonce du décret on avait vu les couloirs des UFR de psychologie assaillis de psychologues diplômés depuis les années 1970, demandant qu'on leur délivre une précieuse attestation justifiant de la date de délivrance de leur diplôme, afin de pouvoir être reconnu psychothérapeute. Car à la lecture du contenu du programme des fameuses 150 heures, les nouveaux diplômés en psychologie, les étudiants et leurs enseignants avaient hésité entre l'hilarité et la consternation. Pourquoi obliger les psychologues cliniciens, en dépit de tous les enseignements de psychopathologie clinique, les supervisions, les stages cliniques (d'un total de 500 à 1000 heures, en fonction des universités) déjà reçus, à s'acquitter d'une formation tout juste bonne pour un étudiant de première année sorti du bac ? Pour dévaloriser l'enseignement universitaire, on n'aurait pas mieux fait.

Autre sujet de colère : une hiérarchisation des compétences et des privilèges, les psychiatres étant, dans le décret, exemptés de ce supplément de formation. Dans les colonnes du journal Libération, l'historienne de la psychanalyse, Elisabeth Roudinesco, y avait vu une« médicalisation abusive de la psychothérapie » où le psychiatre se retrouve soudain « promu modèle idéal du psychothérapeute ». « Accorder une dispense totale aux seuls psychiatres en les posant en modèles de référence procède de l’ironie lorsqu’on connaît la normalisation sociale et épistémologique actuelle de leur formation : à quelques exceptions près, la formation hospitalo-universitaire en psychiatrie demeure sous l’ombre portée des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), des neurosciences et du complexe industriel formé par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) et les psychotropes. Tout se passe donc comme si l’État effectuait un choix partisan parmi les experts de la communauté psy en toute ignorance de cause. Dans ce contexte, les étudiants en psychologie et les psychologues au chômage, stressés par la pénurie des emplois, seront tentés par ces formations supplémentaires leur permettant d’obtenir le titre de psychothérapeute, lequel est d’ores et déjà retiré aux psychothérapeutes dont les écoles ont fleuri partout dans le monde et qui n’ont plus d’identité. » De même, avait-elle souligné, la loi de 1985 conditionnant l’accès à un titre unique de psychologue se trouvait gravement compromise par une autre subdivision qu’établit l’annexe du décret entre «psychologue clinicien» et «psychologue non clinicien».

Dans les universités, aucune formation n'avait été mise en place pour faire en sorte que les psychologues puissent obtenir le titre de psychothérapeute. Bon nombre d'étudiants, désespérés que l'on fasse aussi peu cas de leur avenir professionnel, s'en étaient plaint. Pour faire bonne figure, certaines sociétés de psychanalyse comme l'ALI (Association Lacanienne Internationale) avaient donc récemment créé de très ambitieuses formations (par exemple, pour l'ALI, la Filière Clinique Psychothérapeutique) dans le but d’obtenir un agrément des pouvoirs publics. Avec ce nouveau rebondissement dans l'affaire du décret, que vont faire tous les étudiants psychologues qui s'étaient inscrits à la formation de l'ALI ?

Ce bref tour d'horizon de ce que peut donner la loi quand elle cesse de régler les rapports entre les hommes pour produire des paradoxes plus cocasses qu'Astérix essayant d'obtenir un formulaire dans Le Domaine des dieux ne serait pas complet sans cette petite fable que nous ne résistons pas au plaisir de vous conter. Il y a quelques mois, l'auteur de ces lignes, psychologue nouvellement diplômée, était candidate à un poste dans une institution parisienne. Au cours de l'entretien, on lui signifia que son CV était « en tous points excellent » et qu'à n'en pas douter ce poste aurait été pour elle si la Mairie de Paris, gérante de l'institution, n'avait décidé que le psychologue recruté pour ce poste doive impérativement justifier du titre de psychothérapeute. Ce à quoi la candidate répondit : « Je ne peux pas justifier de ce titre, je n'ai pas encore cinq ans d'exercice ». « Dans ce cas, lui dit le recruteur, il vous faudra, avant de pouvoir prétendre postuler chez nous, faire une formation complémentaire de 3 fois 50 heures prévues par le décret. « Une formation complémentaire ?, s'enquit la psychologue, je veux bien, mais comment pourrais-je la faire ? Ces formations ne sont dispensées dans aucune université, elles ne le seront sans doute pas avant plusieurs années et celles faites par les sociétés de psychanalyse sont coûteuses et aucune n'est pour l'instant reconnue par le décret ? », « Je sais tout cela, lui répondit le recruteur, et je sais que le marché du travail est particulièrement difficile pour les psychologues, mais ce sont là les consignes. Désolé, le poste était pour vous. Mais je ne peux vous embaucher. » Moralité : devant tant d'incohérences, la candidate rangea son CV et ses dernières illusions dans sa sacoche, reprit la plume, et ne le regretta pas.

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