lundi 20 février 2012

"On agite un enfant"


On serait presque tenté de recopier mot à mot dans cet article le prologue du livre du psychanalyste Yann Diener, tant la situation qu'il déplie sous nos yeux effarés met en scène avec un réalisme stupéfiant ce qui pourrait bien devenir, si nous n'y prenons garde, le destin de dizaines de milliers d'enfants. Imaginez. Un jour, l'institutrice du cours préparatoire de votre enfant vous convoque. Ça ne va pas. Ça ne va plus du tout, même : votre progéniture ne s'est toujours pas mise à la lecture. On vous invite à lui « faire passer quelques tests, pour voir où ça bloque ». De réunions pédagogiques remplies de sigles dont on vous explique à peine le sens en rendez-vous chez l'orthophoniste, en quelques semaines, vous apprenez que votre enfant qui, pensiez-vous, était certes un peu turbulent, est un enfant malade. Pire encore : il est « dyslexique » , « repéré par tous les enseignants et par les parents d'élèves comme l'enfant agité et violent » et à n'en pas douter « hyperactif ». A peine avez-vous le temps d'accuser le coup que voilà qu'on vous « conseille fermement » de faire une demande d'AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire), pour que votre enfant puisse bénéficier de l'aide d'une personne de l'Éducation nationale chargée du « soutien individualisé » des enfants qui ne suivent pas le rythme de la classe. Pourquoi pas, vous dites-vous, si ça peut l'aider. Seulement voilà : pour bénéficier de cette AVS, il vous faut déposer un dossier à la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées »), autrement dit faire reconnaître votre enfant comme handicapé. Quand vous racontez vos mésaventures au Monsieur du Centre Medico-Psycho-Pédagogique (CMPP) qui vous reçoit depuis un mois et demi, il tient un tout autre discours. Votre enfant, vous dit-il, « utilise bien les séances pour parler de ses soucis et de ce qui l'agite, vous avez bien fait de venir », les choses peuvent s'arranger mais pour cela « il faut du temps ». Et pour vous rassurer, il se propose d'écrire un mot à l'école. Mais rapidement, vous vous heurtez à une fin de non recevoir de la part du directeur d'établissement. Ça ne va pas assez vite. Les entretiens au CMPP ne sont pas efficaces. La preuve, on ne voit aucun changement de comportement chez votre enfant. Or il y a « urgence ». Et le directeur de lâcher : « Donnez-lui de la Ritaline pour le calmer ! »
La Ritaline ? Un dérivé amphétaminique qui inhibe la recapture de la dopamine et de la noradrenaline dans le cerveau, ce qui provoque leur concentration extracellulaire et, par un effet paradoxal, augmente les capacités de concentration tout en ayant un effet calmant. Synthétisé en 1944, d'abord prescrit à des adultes contre la fatigue et la dépression, ce médicament, dont les effets sont comparables à ceux de la cocaïne, a été distribué dans les écoles américaines dès les années 1960. D'ailleurs, il fut un temps où, sur les écrans américains, on voyait une publicité tournée dans une école montrant une classe d'enfants sages comme des images, sauf un, le vilain, désigné à la caméra par l'instituteur comme hyperactif. Ce qu'on croirait tout droit sorti d'une scène à la Fahrenheit 451 arrivera-t-il en France ? La consommation de Ritaline aurait plus que triplé entre 2000 et 2005. Désormais, dans notre pays, un peu plus de 10 000 enfants en prendraient. Dès 2004, la revue Prescrire tirait la sonnette d'alarme en évoquant les multiples dérapages de la prescription de la Ritaline pour l'hyperactivité. Le diagnostic de trouble du déficit de l'attention avec hyperactivité (TDAH) « repose sur des symptômes non spécifiques » aux limites floues : agitation motrice, déficit de l'attention, impulsivité. On ignore quelle doit être la durée du traitement, le devenir comportemental et social des adultes traités pendant l'enfance et le pourcentage de risques cardiovasculaires. Qu'importe : aux États-Unis, le National Institute of Mental Health envisagerait même de permettre la détection des premiers signes d'hyperactivité chez l'embryon. En France, explique Yann Diener, médecins et enseignants savent que les problèmes de l'enfant ne seront pas transformés par ce produit, mais il sera bien « tassé » par le médicament, et, c'est certain, beaucoup plus calme. « Certains parents pensent de bonne foi que si la famille va mal, c'est parce que leur enfant est agité. Ils croient que c'est lui qui rend la famille malade. C'est un effet d'optique, et l'enfant lui-même peut s'imaginer que son agitation est la cause de l'énervement de ses parents, alors qu'elle est plutôt une conséquence de l'agitation ''intérieure'' des parents ou des institutions ». Et figurez-vous que depuis 2009, les enseignants sont même encouragés par une circulaire de l'Éducation nationale à repérer les « enfants HP (Hautement Perturbateurs) » et à orienter les parents vers une prescription de médicaments. De plus, le statut de handicapé pourrait bien devenir obligatoire pour tout enfant devant consulter au CMPP au-delà d'une durée de six mois.
Créés après la Libération, les CMPP se généralisent sous leur forme actuelle dès 1963, souvent par des jeunes psychanalystes. Il y en a aujourd'hui 309 en France, répartis dans toutes les régions françaises. Les séances proposées aux enfants par une équipe pluridisciplinaire (psychologue, psychomotricien, orthophoniste... ) sont remboursées à 100 % par la Sécurité sociale. Or, avec cette extension du domaine du handicap, « certains parents refuseront ce statut pour leur enfant, ne viendront donc plus au CMPP, tandis que ceux qui l'accepteront risquent fort de l'utiliser pour fixer un peu plus leur enfant dans une position d'enfant-symptôme de la famille, quand nous cherchons justement de l'en déloger. » Mais alors, quel intérêt l'État aurait-il à étendre la définition du handicap ? La démonstration de Yann Diener est tout aussi rigoureuse qu'implacable : « Une prise en charge en CMPP, c'est une dépense pour la Sécurité sociale. Si l'on conditionne une prise en charge au statut de handicapé, il y aura beaucoup moins de prises en charge. » De plus, souligne l'auteur, « si les futurs praticiens » n'en sont plus des psychanalystes mais des psychothérapeutes d'État « qui acceptent de limiter le nombre de séances en fonction d'une pathologie codifiée, les prises en charges dureront moins longtemps. Les entretiens cesseront dès que l'enfant ne présentera plus le symptôme. » Or, explique l'auteur, au projet thérapeutique se substituent progressivement des « objectifs » à remplir pour des patients devenus des « usagers ». Les professionnels des CMPP sont de plus en plus poussés à utiliser des classifications critérisées pour établir une tarification de la pathologie. Certains CMPP s'y plient. D'autres refusent de participer aux études statistiques, estimant qu'elles contribuent à sonner le glas de ce qui fait l'originalité de leur pratique. A quand l'énurésie soignée en dix séances ? s'inquiète Yann Diener.
Pour autant, il ne s'agit pas de pousser des cris d'orfraie sur l'évaluation généralisée et l'irruption d'une Langue Médico-Sociale (LMS), tissée d'idiomes managériaux et de généralités psychologisantes, dont les psychanalystes seraient victimes. Car, c'est là la thèse audacieuse de l'auteur, les psychanalystes eux-mêmes ont leur part de responsabilité dans cette affaire. « La LMS et le vocabulaire psychanalytique se sont entremêlés » pour créer une novlangue psychanalytique creuse et « toxique ». Par besoin de reconnaissance, des psychanalystes se sont laissé aller à « rendre la langue psychanalytique plus conforme aux exigences de l'État ». Pour étayer sa démonstration, Yann Diener revient longuement sur l'histoire du mouvement psychanalytique en France, les scissions des différentes écoles, et les réactions du milieu psychanalytique à la suite de l'annonce par le ministère de la Santé d'un projet de réglementation des psychothérapies. Il déplore la création du « groupe de contact », instance composée de psychanalystes de diverses obédiences, qui s'est formée pour négocier avec l'État cette réglementation. Pour l'auteur, plus qu'un compromis, il s'agit là d'une compromission qui a contribué à créer une regrettable confusion entre psychothérapie et psychanalyse. Or, plus que jamais, il convient de défendre ce qui fait la singularité et la spécificité de la psychanalyse et « de porter une ''extrême attention'' à la question du passage de la position d'analysant à la position d'analyste ». Attention compliquée par le décret sur le titre de psychothérapeute, où l'on recommande désormais aux psychanalystes de revendiquer une formation universitaire – ce qui ajoute à la confusion entre ce qu'est un psychanalyste et ce qu'est un psychothérapeute. On s'en doute, le livre n'a pas été du goût de tout le monde – y compris dans le milieu psychanalytique. On ne peut que s'en réjouir. Car, à l'heure où la crédibilité de la psychanalyse est régulièrement mise à mal (l'affaire du documentaire de Sophie Robert sur l'autisme en est l'exemple le plus récent), les ouvrages comme celui-ci sont plus que jamais nécessaires. La nouvelle génération d'analystes, dont fait partie Yann Diener, ne doit plus se contenter de jouer les Cassandre sur les maux de notre société, mais doit être une force de proposition pour non seulement transmettre la psychanalyse mais aussi la transformer – sans pour autant céder sur les mots et les choses.
Qu'on soit d'accord ou non avec les thèses de l'auteur, on ne peut que lui reconnaître un certain panache lorsqu'il ne craint pas de critiquer les petits arrangements de certains psychanalystes (et non des moindres) qui « prennent le risque de liquider la psychanalyse pour des arrangements politiques à courte vue. » « Les analystes qui ont connu les scissions du XXe siècle [entre les différentes écoles analytiques, NDLR] entendent encore la différence entre psychanalyse et psychothérapie, mais par leur politique (après moi le déluge), ils permettent qu'à présent le recouvrement du terme de psychanalyse par celui de psychothérapie ne choque guère les jeunes générations d'analystes. » Yann Diener prend l'exemple des notions de « tiers » et de « symbolique », qui sont à présent utilisées à tort et à travers pour « justifier des positions moralisatrices, par exemple sur ''les questions de société'' comme l'homoparentalité ou le transsexualisme. On pourrait objecter que certains psychanalystes font dans leurs articles ou leurs séminaires un usage tout aussi extrême du jargon, réservant l'accès à leur prose aux seuls initiés. Ce n'est pas du tout le cas de ce livre, clair, percutant, accessible, dont on recommande aussi bien la lecture aux psychanalystes qu'aux parents.

Yann Diener, On agite un enfant – L'État, les psychothérapeutes et les psychotropes, La Fabrique éditions, 2011, 128 p., 11 E

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