vendredi 2 mars 2012

Droit de réponse de Jean-Jacques Moscovitz

J'ai, il y a quelque temps, écrit pour Le Cercle Psy un article sur le livre de Gérard Haddad Lumières des astres éteints -- La psychanalyse face au camp. A ma grande surprise, cet article, que l'on peut retrouver en cliquant ici, a suscité un courrier du psychanalyste Jean-Jacques Moscovitz qui estime que Gérard Haddad s'est largement inspiré de ses travaux (notamment son ouvrage de 2007, D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah) et de ceux de son groupe, Psychanalyse Actuelle, mais sans les citer. Je ne souhaite pas prendre parti dans cette querelle, qui me désole, et publie donc ci-dessous, en italique, le texte de JJ Moscovitz en vertu du droit de réponse qu'il m'a demandé. On peut trouver plus de détails et d'explications sur le blog de son association, Psychanalyse Actuelle en cliquant ici

Courrier de J.J. Moscovitz :

"D’un contournement plus que maladroit …. de Gérard Haddad dans son auto livre bien à lui: « La psychanalyse face au Camp »… Cet ouvrage de G Haddad pose de nombreuses questions, en voici quelques unes :

1)S’implique-t-il comme psychanalyste ou plutôt comme admirateur de Lacan ? Ex : page 163-64 est évoqué ce point tiré de Lacan, ce trou topologique du sujet , quand GH parle du peintre François Rouan (cf son texte en post face), qui lui par son œuvre désigne le trou réel dans le symbolique, alors que GH le bouche, et ainsi, brouillon de chez brouillon, se débarrasse t-il de ce qui fait trou irrecevable : Shoah de Lanzmann, l’Actuel (cité par GH p.151) terme qui, je le souligne (in mon ouvrage "D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah" publié en 1991 et réédité en 2007), n’est pas là pour faire joli, mais pour dire combien aujourd’hui notre subjectivité est indicée à ce qu’il s’est passé. A cet impensable de la Shoah, ce qu’ on ne perçoit que dans ses conséquences, GH n y voit qu’une rhétorique qui le séduit et avec quoi il voudrait séduire son lecteur. Ecartés aussi les travaux proprement cliniques d’Anne-Lise Stern, ancienne déportée devenue psychanalyste, avec qui il dit être d’accord et qui, de fait, n’est citée que comme caution ; vertige de prétention, il ne cite que ce qui l’éblouit pour donner raison à ses certitudes. Ce qu’A.L.Stern a si fortement soutenu, c’est que l’objet (a) selon Lacan en tant que déchet est équivalent au déporté, nu de toute identité humaine. Et muni de ça, GH de passer la main en fin de son ouvrage à Agamben qui avec le mot « mouchoulmane » ne voit que le pire des dérélictions, celle de l’atteinte et l’humiliation de tout le monde arabo-musulman par Israël… Sorte de politisation perverse du conflit au Moyen Orient dont jouissent ceux qui ne se privent pas de transposer l’impensable de la Shoah au Moyen Orient, comme dans l’article paru ds Le Monde de juin 2002 signé Edgar Morin, Sami Naïr, Daniele Sallenave, intitule « israel-Palestine : le cancer » , où le cancer , dans le conflit moyen oriental , se révèle pour ces auteurs, n’être que « l’Etat sioniste »
C'est sans sourciller son lien à Israël, tel que GH prétend sur FR2 comme dans son livre combien ce pays est sous la coupe de la Shoah, au point de soutenir que le palestinien serait devenu le nazi des israéliens aujourd’hui, et cela est avancé par notre « héros » pour sauver le destin de tout le peuple juif. Salvateur notre homme ! rien que ça, alors que ce mot de nazi s’utilise de partout comme insulte au point d’en atténuer ce dont il est porteur. Aucune précaution de la part de notre sauveur, alors qu’un analyste se doit sans cesse d’interpréter un tel couplage nazi/juif transmetteur de haine de par le monde, ce qui est entendu tous les jours en France, et ailleurs.
2)Cet ouvrage de GH en effet n’est qu’un reportage autocentré par un journaliste qui se missionne lui-même pour faire un scoop sur « La Psychanalyse face au Camp », en faisant un scanning très orienté pour se situer comme le seul et le premier en France à avoir découvert le mal des déportés dans une perspective psy., et les conséquences selon lui qui en découlent à travers le monde. Avec ce terme de face -à la Shoah- GH inverse le sens, l’orientation du mouvement de la rencontre : ne serait-ce pas plutôt la Shoah qui dirait à la psychanalyse : comment en es tu entamée, que me veux-tu, que m’amènes-tu ? alors que dire face au Camp, c est comme si la psychanalyse allait à la conquête d’une nouvelle victoire telle celle de Rome sur Carthage, de GH sur ses collègues qu’il ne peut même nommer.
3)Et dire comme ce livre l’énonce, qu’est impliquée la fonction père dans la Catastrophe, c’est au minimum pour un auteur s’impliquer lui-même dans ce qui a pour nom filiation à un discours, affiliation à des enjeux connus de chacun et qui engagent, c‘est un minimum, à reconnaître ses collègues psychanalystes avec qui il a été proche depuis 40 ans et qui l’ont précédé sur de tels enjeux des plus sérieux puisqu’ils engagent le lien social entre analystes soit le rapport au désir du psychanalyste. Voilà pourquoi leurs ouvrages et travaux sont lourdement contournés. Le désir de l’analyste est là en effet éjecté, ni plus ni moins, au profit de provoquer sur un tel enjeu une rivalité inexcusable par une telle omission calculée. Ainsi dés la première ligne de son livre il jette la date de 1982 comme initium de ses propres travaux avant tous. il a sans doute lu pourtant un écrit de 1980 intitulé « Judaïsme colophon [index] de la Psychanalyse », publié dans un ouvrage collectif au Seuil en 1981 sous le titre du colloque « La psychanalyse est-elle une histoire juive ? » dirigé par JJ Rassial, où j’évoque l’attaque du signifiant juif du fait du nazisme, dans de nombreuses familles.
4)Par une telle autoréférence, GH soutient que ceux qui ont été touchés directement, sont depuis la Shoah incurables, sans désir, sans vie, et ne peuvent que subir toujours plus l'œuvre de destruction. Ainsi son assertion immensément péremptoire sur les suicides de Primo Lévi, Bruno Bettelheim, Paul Celan, l’arrêt de la parentalité chez Kertész, parce que la Shoah a continué de les frapper, alors que leurs biographies nous impliquent dans des abords beaucoup plus nuancés. Il ne semble pas vouloir savoir que dans leur parcours personnel bon nombre de psychanalystes, d'artistes, tout un chacun, de par leur rencontre avec les effets de la Shoah n'ont pas pour autant cesser de vivre et de désirer. De créer. Oui désirer reste toujours possible malgré tout, malgré le « Camp » comme le nomme GH qui ne veut pas voir que le mot Shoah tel que Lanzmann le propose , désigne et l’effectuation des crimes et la sépulture de chacune des victimes assassinées. Shoah en hébreu et parce qu’en hébreu, la langue du peuple frappé à mort dans l’Europe nazifiée indique combien il nous fait extraire la victime du monde de son bourreau, afin que sa mort, dans la torture de la chambre à gaz, lui soit rendue.
G Haddad ne semble n'avoir d'intérêt en effet que pour le scoop que son livre exhiberait à un public non averti. Ainsi voudrait-il faire croire qu' il serait en France le seul voire le premier à aborder de telles questions cruciales pour nos vies et notre travail de psychanalystes comme pour toutes celles et tous ceux sensibles dans l'actuel aux conséquences de ce qui a eu lieu. Il ne voudrait nous voir aujourd'hui que toujours plus prisonniers dans le registre mélancolique définitif du sans espoir, et dés lors témoigner à sa manière de sa compassion impuissante, le cher petit ! , envers des gens sans autre valeur que d’avoir en médaille cette souffrance post camp qui irradie partout aujourd’hui- « comme après une catastrophe nucléaire» dit-il alors que cette image-là, qu’il met en exergue depuis Nathan Kellerman son nouveau mentor, vient, plus près de nous , de lui, de l’enseignement d’Anne-Lise Stern dans son séminaire « Camp, Histoire, Psychanalyse ». Que GH se retourne quelque peu vers lui sans se contourner lui-même pour en être enseigné de ce sans espoir où il veut nous enfermer, car cela l'orienterait vers les autres qu'il semble vouloir ignorer au prétexte d'écrire sur la Shoah, terme qu’il exècre tel qu’il le dit à qui veut l’entendre. Et surtout qu'il n'oublie pas combien certains, et nous sommes de plus en plus nombreux, ont l'esprit en lutte contre les effets singuliers des horreurs des disparitions collectives. Ce dont il ne semble même pas avoir été effleuré dans son livre. L’est il en son intime ? le titre pour le moins curieux de son livre « Lumière des astres éteints » permet d’en douter tant son travail porterait plutôt sur le mot génocide, terme général, qui met au loin toute inscription dans l’intime. Jjmoscovitz

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