dimanche 29 avril 2012

La petite fille, sa mère, le string et le législateur.




En mars dernier, un rapport ministériel s’inquiétait des dérives d’une hypersexualisation des enfants, particulièrement des petites filles. S'agit-il réellement d'un phénomène récent ? Les enfants seraient-ils donc des êtres asexués ? Le point sur la controverse. (version de travail d'un article pour Le Cercle Psy et Sciences Humaines)

Elle pousse la porte de l'institut de beauté, pose son cartable, examine la centaine de vernis proposés, en choisit un rose mexicain, juche son 1 mètre 20 sur un tabouret et tend ses doigts minuscules à l'esthéticienne médusée en lançant d'une voix pointue :« Plutôt carrés, s'il vous plaît! ». Si nous n'oublierons pas de sitôt cette petite fille de 7 ou 8 ans, croisée il y a quelques mois dans un salon de manucure parisien, son cas serait loin d'être isolé. Strings et soutiens-gorge ampliformes pour fillettes, concours de mini-miss, cours de récréation où, dès le primaire, des photos de jeux sexuels entre petits camarades circuleraient grâce aux téléphones portables... Depuis quelque temps, l'opinion publique française s'inquiète de ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'hypersexualisation des enfants, essentiellement des petites filles.

Le terme renvoie tout aussi bien à la représentation de l'enfant en adulte en miniature, mais aussi aux pratiques sexuelles des jeunes qui seraient de plus en plus précoces – le tout étant largement influencé, nous dit-on, par les marques de vêtements et l'accès aux films pornographiques via Internet. En Norvège, le ministère de la Famille a fait retirer des magasins certains vêtements, dont les fameux soutiens-gorge ampliformes pour enfants. Au Québec, la diffusion de spots publicitaires ciblant les moins de 13 ans est interdite – aux États-Unis, elle est limitée.

En France, la parution dans le magazine Vogue de photos d’une enfant de 10 ans en mini-robe lamée et escarpins vertigineux sur un canapé léopard a remis de l'huile sur le feu en 2011. Le 5 mars dernier, la sénatrice UMP Chantal Jouanno rendait au ministère des Solidarités et de la Cohésion sociale un rapport intitulé Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité. Elle y préconisait l'adoption d'une charte de l'enfant, l'interdiction de la promotion d'images sexualisées d'enfants et la suppression des concours de mini-miss.

À la recherche de la sexualité infantile

Mais, parler d'hypersexualisation des petites filles revient-il à dire que les enfants n'ont pas de sexualité ? Jusqu'au XVIIIe siècle, l'enfant est essentiellement présent, dans les représentations collectives, sous les traits d'un adulte en miniature. Il faut attendre L'Émile de Rousseau pour que l'enfance soit définie comme une période de la vie qui ne consiste pas seulement en l'apprentissage de la vie adulte.

La naissance conjointe de la pédiatrie et de la psychanalyse à la fin du XIXe siècle a fait de l'enfant un individu à part entière, avec des besoins, des désirs, au point que la question de son bien-être est devenue centrale. En 1905, dans la Vienne bourgeoise et conservatrice, la publication des Trois essais sur la

vie sexuelle fait l'effet d'une bombe : Freud y postule l'existence d'une sexualité infantile, autoérotique, mettant en œuvre d'autres zones érogènes que la zone génitale, l'enfant tirant un plaisir véritable à téter le sein de sa mère mais aussi à contrôler son sphincter, émettre ou retenir ses selles.

Pionnières de la psychanalyse infantile, Anna Freud, Melanie Klein et Eugénie Sokolnicka montreront comment l'espionnage de l'intimité des parents, les théories inventives élaborées par les enfants sur la façon dont « on fait les bébés », les jeux de découverte mutuelle de la différence sexuelle entre garçons et filles sont extrêmement banals tant qu'ils n'envahissent pas tout le comportement de l'enfant ou ne témoignent pas d'un traumatisme tels des abus sexuels.

Car, de même que les enfants ont une vie psychique dès leur naissance, ce sont des êtres sexués. Dans son séminaire Encore, Lacan désigne la façon dont le sujet s'inscrit dès sa venue au monde dans la différence des sexes par le simple fait d'habiter le langage : se reconn

aître homme ou femme est donc une affaire de signifiant. Prenons l'exemple d'une mère s'inquiétant du fait que l'on n'autorise pas le port des barrettes dans les cheveux à l'école où elle souhaite inscrire sa fille. Une mère qui sexualise sa fille, c'est-à-dire inscrit son enfant dans la collectivité en signifiant que son enfant est bien une fille, est une femme dont l'affirmation identitaire passe aussi par le fait qu'elle témoigne qu'elle est la mère d'une fille et que cette fille a une mère. De même, bien des petites filles aiment à essayer les chaussures, les vêtements de leur mère et jouent à comparer leur mère à celles des amies (« Ma maman elle a les plus beaux cheveux », « Ma maman, elle est la plus forte »). Ces moments font partie de leur construction psychique et identitaire.

Est-il donc pertinent d’affirmer que les enfants sont innocents, n'ont pas conscience de ce qu'est la séduction, et que les fillettes sont en quelque sorte « perverties » par la pornographie ou les marques de vêtements vendant des strings pour jeune public ? Écrivain et psychanalyste, Sébastien Smirou travaille à l'Unité de Soins Intensifs du Soir (USIS) à Paris, lieu d'accueil, de soins et d'accompagnement éducatif et pédagogique pour des enfants souffrant de graves troubles du développement psychique et d'adaptation à la vie scolaire et sociale. « Aujourd'hui encore, pour bon nombre d'adultes, il est

difficile d'admettre qu'il existe une sexualité infantile, constate-t-il. En plus d’un siècle, le grand public n'a jamais pu intégrer la formule de Freud selon laquelle cette sexualité serait, qui plus est, "perverse polymorphe". C'est que le langage est bien fait : lorsqu'un même mot désigne des réalités différentes, il faut se demander pourquoi. En l'occurrence, on peut établir un parallèle avec la "confusion de langues" de Sandor Ferenczi. Pour lui, vous avez des enfants qui parlent le langage de la tendresse, des adultes qui parlent celui de la passion, et tout ce beau monde est traversé par le désir de séduire l'autre. Quand Freud parle de l'enfant comme d'un "petit pervers polymorphe", il signifie surtout que ses tendances pulsionnelles ne sont ni réprimées – jcomme chez l’adulte – ni orientées de manière univoque ».

« Mais quand vous parlez de parents qui "pervertiraient" leurs enfants, vous entendez autre chose, poursuit Sébastien Smirou. Vous pensez visiblement à la façon dont un adulte – un père ou une mère, au hasard – ferait de son enfant une sorte de jouet sexuel. Ce n'est pas très nouveau. Sans l'invention de la couche jetable, on habillerait peut-être encore les petits garçons en robe, par exemple, comme ça se faisait au début du siècle dernier, car c'était plus commode pour les changer. Mais je me demande comment on verrait cette sexualisation-là en 2012. De ce point de vue, le string pour fillettes ou les concours de mini-miss, comme vous dites, ne sont probablement que des façons d'« habiller », si j'ose dire, socialement la passion des adultes pour leurs enfants ».

Mais pour la psychanalyste Claude Halmos, le phénomène des concours de mini-miss est « dangereux parce que l’envie de devenir grand et grande est un moteur pour grandir. L’enfant fait des efforts pour grandir dans tous les domaines, il apprend à lire, à écrire parce qu’il a envie de ressembler aux adultes qu’il admire. Ce déguisement qui va faire croire à l’enfant qu’il est déjà adulte casse le moteur qu’il a pour grandir. C’est sa place qui est très profondément perturbée » (1).

Objet sexuel et proie potentielle

Si l'on porte tant attention à la sexualité des enfants, c'est parce que, selon le paradigme freudien, ce qui a lieu dans l'enfance a un retentissement sur la vie future : quand la sexualité des adultes dysfonctionne, cela témoigne d'une régression, d'une fixation à un stade infantile (stade oral, stade anal). Ainsi la névrose témoigne-t-elle de la persistance d'un besoin pulsionnel liée à un stade de développement infantile. Il y a régression et fixation à ces stades de la sexualité infantile. Cette réactualisation génère de l'angoisse et, pour la rendre supportable, le sujet produit des symptômes. Mais ce souci témoigne aussi d'une crainte, à l'heure où le pédophile est devenu l'incarnation du Mal et de la perversion : celle de mettre l'enfant, en l'hypersexualisant, en position d'objet sexuel et donc de proie potentielle.

Enfin, pour certaines féministes, l'hypersexualisation des fillettes contribuerait à alimenter une image dégradante de la femme. Pour Michèle Biard, présidente du Planning Familial du Gers, interrogée après l’interdiction d’un concours Mini-miss Séduction dans le département en février dernier, les fillettes participant à ces concours « n'ont pour perspective d'avenir que la séduction ». Et, dit-elle, « ce débat renvoie à la marchandisation du corps des femmes toujours très convoité » (2).

Or, étonnamment, il existe aussi un discours légitimant l'existence de ces concours, précisément parce qu'ils apprendraient aux participantes à affirmer leur féminité, non pas en tant qu'objet sexuel mais en s'appropriant, dès le plus jeune âge, en tant que sujet, les codes et les accessoires de la féminité. Sur des forums Internet, principalement dans les pays anglo-saxons, des mères trouvent aberrant qu'on leur reproche d'hypersexualiser leurs filles, affirmant qu'elles souhaitent précisément que celles-ci apprennent très tôt à devenir « de vraies femmes ». Car, après tout, disent-elles, on hypersexualise bien les garçons en les incitant à jouer au foot ou à faire du karaté. Paradoxalement, il y aurait donc presque une protestation égalitariste dans cette hypersexualisation des petites filles. Certaines de ces mères se feraient ainsi l'écho d'une tendance qui participe de la montée généralisée de l'autonomie comme valeur-phare des sociétés occidentales : liberté d'être propriétaire de soi, de son corps, capacité à agir de soi-même.

Quand la « malbouffe » s'en mêle...

Et pour compliquer la donne, cette hypersexualisation se doublerait parfois de causes organiques : d’après une étude américaine de 2010, 10 % des petites filles blanches et près d’un quart des petites filles noires montrent des signes de puberté à 7 ans(3). Mis en cause, les apports caloriques massifs de la nourriture occidentale (la graisse facilite la production d'œstrogène et d'insuline, hormones qui influencent le développement sexuel), ainsi que les œstrogènes et phtalates présents dans le plastique, et certains contaminants environnementaux à activité œstrogénique.

Le phénomène pourrait avoir des retentissements psychiques profonds. La psychanalyse considère que vers l'âge de 6 ans, le complexe œdipien laisse place à une phase de latence censée durer jusqu'à l'adolescence. Au cours de cette « latence », les manifestations sexuelles passent au second plan. L'énergie pulsionnelle se détourne vers l'apprentissage, les investissements moraux (acquisitions de valeurs morales) et sociaux (développement des amitiés, investissement du groupe). Mais si cette phase de latence se raccourcit ou disparaît, si le sexuel fait effraction par l'irruption précoce de caractères sexuels secondaires (seins, pilosité), quels aménagements possibles cela laisse-t-il à l'enfant pour s'équiper psychiquement afin d’aborder sereinement l'entrée dans l'adolescence ?

NOTES

(1) Entretien avec Claude Halmos « L'enfant doit rester à sa place d'enfant »,L'Humanité, 6 mars 2012.
(2) Entretien avec Michèle Biard, « Le corps des femmes est très convoité, La Dépêche, 6 mars 2012.
(3) Franck M. Biro et al., « Pubertal Assessment Method and Baseline Characteristics in a Mixed Longitudinal Study of Girls », Pediatrics, v. 126 (3), septembre 2010.


Mères/filles, une relation à trois ?


Dans Mères-filles, une relation à trois (1), la psychanalyste Caroline Eliacheff et la sociologue Nathalie Heinich évoquaient, à partir de cas empruntés à des romans ou des films, la richesse et la complexité de cette expérience « qui consiste à être une fille pour sa mère et éventuellement une mère pour sa fille ». Ainsi, en 1951, le film Bellissima, chef-d'œuvre néoréaliste de Luchino Visconti, narre comment, dans la Rome populaire de l'après-guerre, une mère projette ses désirs et ses rêves de gloire sur sa fille, dont elle veut faire une vedette de cinéma. Totalement dévouée à son enfant, « épouse en voie de désexualisation, elle délaisse son mari, puis repousse les avances d'un autre homme. Simultanément, elle amène la fillette à occuper différentes places, qui ont en commun de n'être pas celle d'une enfant. Tantôt c'est sa propre place, lorsqu'elle se mire elle-même dans la chevelure idéalisée de l'enfant, cet emblème de féminité : ''Coiffée en arrière, comme ta mère : que tu es belle, que tu es belle''. Tantôt, c'est la place du mari, exclu du lien noué avec la fille, ombre dans l'appartement ». Car, soulignent Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich, l'emprise maternelle sur une autre que soi semblable à soi, comme l'est une fille pour sa mère, peut produire des ravages, s'il n'y a pas de tiers – le père ou toute autre instance séparatrice – qui permet à l'enfant de ne plus être « le jouet consentant d'une mère abîmée dans la maternité ».

(1) Albin Michel, 2002.

Sarah Chiche

2 commentaires:

  1. Suis maman de 3 filles, de 5 , 9 et 11 ans.
    Beaucoup de choses sont scandaleuses comme voir des gamines de 10 ans mettre des strings, du maquillage à outrance en 6 ème ... , la société fait aussi que nos enfants grandissent un peu trop vite, chaussures à talon pour enfants, les soutiens-gorges sont tous rembourrés même pour les pré-pubères ...
    A nous parents, de mettre des limites!!!
    Ma fille de 11 ans est au collège, quand je vois l'évolution de ses copines cela me console de voir que ma fille n'est pas aussi mûre que ses camarades et tant mieux. Elle a le temps de faire "comme les grandes"

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  2. je suis absolument d'accord avec toi victoria .

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