dimanche 8 avril 2012

Qu'est-ce qu'un pervers ?



Ils terrifient, fascinent, suscitent le dégoût ou le mépris. Les pervers font le mal pour le mal, jouissent de l'angoisse qu'ils suscitent chez autrui et défient les normes morales d'une société par leurs conduites « déviantes ». Mais est-on pervers de la même façon au Moyen-Age qu'au XXIe siècle ? Si l'expérience de la perversion semble universelle, le sort réservé aux pervers évolue en fonction de ce que chaque époque définit comme étant la quintessence du Mal et ce qui relève des moyens pour s'en prémunir. Voyage historique aux confins de l'abject et du sublime. (version de travail d'un article écrit pour la revue "Sciences Humaines" et à paraître ce mois-ci)

Violeur d'enfants. Mari manipulateur. Homme politique aux mœurs légères... Désormais, pas une semaine sans que le mot « pervers » soit utilisé à tort et à travers dans les médias pour désigner à la vindicte publique des individus dont le comportement déviant scandaleux, grotesque ou abject nous donne à voir dans un miroir grimaçant ce que nous nous évertuons à cacher sans cesse : la part obscure de nous-mêmes[1]. Mais où commence la véritable perversion ?

Y-a-t-il toujours eu des pervers ?

L'existence du mot « pervers » est attestée en 1190 et dérive vient de pervertere : retourner, renverser, inverser, commettre des extravagances. Or, avant l'existence du mot pouvait-on constater l'existence de la chose ? Y avait-il des pervers dans l'Antiquité ? On rapporte que le règne de Caligula (37 à 41) fut marqué par la dépravation sous toutes ses formes. L'empereur était assoiffé de sang, se délectait du spectacle de ses gladiateurs s'entre-déchiquetant sous ses yeux et aimait à se travestir en femme. Peut-il y avoir des pervers dans un monde où l'esclavage est contractualisé, c'est-à-dire où les rapports de domination et de soumission entre le maître et l'esclave sont la norme ? Si la perversité de certains comportements a toujours existé, ne peut-il y avoir perversion que dans une société d'hommes libres qui peuvent transgresser certains interdits fondamentaux, religieux et laïques ?

Dans la Rome antique, ce n'est pas l'homosexualité qui est contre-nature mais la posture soumise de celui qui se fait sodomiser – l'idée étant dit, l'historien Paul Veyne de « sabrer et de ne pas se faire sabrer ». Sénèque note ainsi : « la passivité est un crime chez un homme de naissance libre ; chez un esclave, c'est son devoir le plus absolu ». Sont donc considérées comme normales toutes les activités sexuelles où l'homme libre est actif : avec une épouse, une maîtresse, avec « l'esclave, homme ou femme ». Certaines pratiques sont toutefois dites « contre-nature » : la bestialité, la nécrophilie, et les unions avec les divinités.

L'existence du mal chez un individu relève-t-elle de l'ordre divin ?

L'homme médiéval appartient corps et âme à Dieu. Le démon tentateur lui instille le goût du vice et de la perversité, mais l'être humain peut obtenir son salut, touché par la grâce ou par la force de sa foi, en acceptant sa souffrance inconditionnelle. Pour toute une tradition religieuse et littéraire de l'époque, la souillure est le corollaire de la sainteté. Les pratiques de destruction de soi, de flagellation et d'ascétisme permettent au mystique de s'identifier à la passion du Christ. Catherine de Sienne (1347-1380) mange le pus des seins d'une cancéreuse, la visitandine Marie-Madeleine Alacoque (1647-1690) se repaît des vomissements et des matières fécales d'une dysentrique – et ce contact buccal suscite en elle la vision de Jésus la tenant bouche collée à sa plaie. [2]

Ancien compagnon de route de Jeanne d'Arc, Gilles de Rais viola et tua 300 enfants avec des raffinements de cruauté qui défient l'entendement et inspirèrent bon nombre d'écrivains, dont Huysmans et Bataille [3]. Durant son procès, il n'invoquera pas le diable comme inspirateur de ses actes, mais l'éducation reçue par son grand-père paternel, un richissime seigneur féodal, qui l'initia au crime à l'âge de onze ans...

Nerf de bœuf, cravache ou orties, les flagellants médiévaux déploient des trésors d'inventivité pour se livrer sur leur corps à des actes de mortification. D'abord popularisée au XIe siècle par Pierre Damien, prieur du monastère de Fonte Avellana très violemment hostile à l'homosexualité, l'auto-flagellation se veut l'instrument d'une sanction divine pour combattre le relâchement des mœurs. Mais dès la fin du XIIIe siècle, des confréries vagabondes se regroupent clandestinement, échappent au contrôle de l'Église, et elle devient assimilée à « un rite disciplinaire d'allure semi-païenne, puis franchement diabolique »[4].

Le libertin est-il un pervers ?

Le libertinage intellectuel du XVIIe siècle affirme l'autonomie morale de l'homme face à l'autorité religieuse : tout dans l'univers relève de la matière, laquelle est seule à imposer ses lois. Au XVIIIe siècle, la référence constante à un ordre divin qui servirait de tutelle et définirait la place du curseur entre le bien et le mal s'effrite. Pour certains, le mal devient l'expression d'une nature barbare de l'homme qui le distingue de l'animal et qu'il faut corriger par le progrès et la civilisation (Condillac, Diderot). Pour d'autres, il est le fruit d'une mauvaise éducation qui viendrait pervertir la nature humaine (Rousseau).

Sade métamorphose le projet des Lumières en un nouvel ordre disciplinaire, sans limites, guidé par l'impératif de la jouissance et propose comme fondement de la République une inversion radicale de la loi : obligation de la sodomie, de l'inceste et du crime. L'acte sexuel sadien consiste à toujours traiter l'autre comme un objet interchangeable. Tout objet en vaut un autre. Le monde vivant, dans son ensemble, doit être traité comme une collection de choses à démembrer et désarticuler et dont il faut jouir de la façon la plus irreprésentable.

La place de Sade était-elle à l'asile ou en prison ? Au moment où son internement à l'asile de Charenton suscite de nombreux débats dans l'opinion, s'ouvre une bataille, d'une actualité toujours aussi brûlante, autour de la définition de la folie et de sa possible guérison, qui oppose juristes et partisans de la psychiatrie naissante. Que doit-il advenir des pervers dans un monde sans Dieu ?

La médecine, nouvelle référence dans l'étude des perversions.

Le discours positiviste qui émerge au XIXe siècle propose une morale adossée non plus à la religion mais au juridique et à la science. En 1810, le Code pénal français entérine la laïcisation des pratiques sexuelles. Dès l'instant où elles se déroulent dans un cadre privé entre adultes consentants, elles ne peuvent plus faire l'objet d'un crime ni même d'un délit.

Aliénistes, médecins, criminologues et experts auprès des tribunaux élaborent une première sexologie scientifique, abondamment nourrie d'observations de cas. L'aliéniste E. Esquirol est le premier à faire rentrer les désordres sexuels dans un traité de psychiatrie en les incorporant aux monomanies ou délires partiels[5]. Progressivement, la psychiatrie s'intéresse à l'étude des comportements sexuels singuliers. On trouve le premier usage médical du mot « perversion » en 1842 dans l'Oxford English Dictionnary. En France, il naît sous la plume du psychiatre Claude-François Michéa en 1849, à travers le récit qu'il fait du cas du sergent Bertrand, accusé d'avoir violé et mutilé des cadavres de femmes[6]. Dans Psychopathia Sexualis, R. von Krafft-Ebing se livre à une taxinomie aussi rigoureuse qu'édifiante des perversions sexuelles. A. Moll, M.Hirschfeld ou Havelock Ellis et ses monumentales Études de psychologie sexuelles lui emboîteront le pas.

Tous pervers ? La révolution freudienne.

En 1905,[7] Les Trois essais sur la théorie sexuelle de S. Freud font l' effet d'une bombe. Freud postule l'existence d'une sexualité dès l'enfance. L'enfant est un « pervers polymorphe » car la satisfaction qu'il recherche n'est pas génitale : le bébé prend du plaisir à téter, à sucer son pied, et à déféquer. Ces pulsions fonctionnent de manière anarchiques et auto-érotiques jusqu'à la puberté, moment où la pulsion sexuelle s'organise sous le primat du génital. La perversion n'est pas due à une dégénérescence ou à une quelconque anomalie constitutionnelle. On ne naît pas pervers, on le devient. Le pervers est donc celui qui reste cramponné à des satisfactions qui ne sont plus de son âge : la perversion est liée à un arrêt du développement de la pulsion sexuelle et à une déviation de l'objet de la pulsion (dans la pédophilie, par exemple), du but (ainsi du voyeurisme) ou de la zone érogène (dans le fétichisme). Toutefois, dit Freud, nous avons tous des tendances perverses fortement développées mais, la plupart du temps, refoulées et rendues inconscientes, les fantasmes inconscients présentent les mêmes contenus que les actes pervers. Comme le soulignera la psychanalyste Joyce Mac Dougall, nombre d'adultes « décrivent une variété infinie de scénarios érotiques, d'objets fétiches, de déguisements, de jeux sadomasochistes, qui sont des sortes d'espaces privés dans leur vie amoureuse et ne sont ressentis ni comme compulsifs ni comme indispensables pour atteindre le plaisir sexuel.[8] » Or, dans les cas de fétichisme pervers, l'objet inanimé se substitue entièrement à la personne réelle – dont l'existence peut devenir gênante pour la satisfaction du but sexuel...

Plus tard, Lacan apportera un éclairage décisif pour qui veut comprendre ce qu'est le passage à l'acte pervers. Car le pervers n'est pas celui qui veut faire du mal à l'autre mais celui qui cherche à l'angoisser. Ainsi, le masochiste n'est pas celui qui veut souffrir, mais celui qui cherche à souffrir à un point tel que cela finisse par éprouver l'autre dans ses capacités à pouvoir se maîtriser – c'est-à-dire non seulement à le tester dans ses capacités à dominer l'autre mais surtout à se dominer lui-même [9].

Pourquoi parle-t-on de « banalité du mal » ?

On évoque fréquemment le nazisme comme mise en acte perverse à très grande échelle. T. Adorno comparera l'expérience totalitaire au projet sadien. « Au nom d'une norme rationalisée[10] » on dépouillera des hommes de leurs biens, de leur nom, de leur dignité, pour en faire des déchets à supprimer. La philosophe H.Arendt questionnera, à travers le compte rendu du procès du nazi A. Eichmann, la banalité du mal. Eichmann se présente comme l'agent zélé d'une loi qui a fait du crime la norme. Lors de son procès, il veut être pendu en public pour jouir de sa propre exécution[11]...

Peut-on avoir des fantasmes pervers sans être un pervers ?

Affaire Dutroux, Affaire d'Outreau, Affaire Fourniret. De nos jours, la figure du pédophile est devenue « une sorte d'essence de la perversion dans ce qu'elle a de plus haïssable »[12], non seulement pour ses passages à l'acte (ce qu'il a fait) mais aussi sa « dangerosité » (ce qu'il pourrait faire).[13] La loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté entend maintenir enfermés les prisonniers en fin de peine présentant un risque très élevé de récidive, notamment pour les crimes sexuels. Guérit-on de la perversion ? La place des pervers est-elle à l'hôpital psychiatrique ou en prison ? Ces questions, qui sont désormais au cœur du traitement particulier accordé aux délinquants sexuels, en appellent une autre : si on juge les hommes non plus seulement pour ce qu'ils ont fait mais pour ce qu'ils pourraient faire, peut-on avoir des fantasmes pervers sans être un pervers ?

Dans les années 1980, le terme perversion disparaît de la terminologie psychiatrique mondiale, pour être remplacé par celui de « paraphilie ». Or, le mot désigne aussi bien les pratiques sexuelles qualifiées autrefois de perverses que les fantasmes pervers. En d'autres termes, on range dans le même panier les personnes à qui il est arrivé de fantasmer une relation sexuelle avec des enfants, celles qui regardent des vidéos d'actes sexuels avec des enfants mais ne passeront jamais à l'acte (et ils sont nombreux!) et celles qui les violent. Récemment, on apprenait que dans la prochaine édition du DSM (le manuel de classification internationale des troubles psychiatriques) prévue pour 2013, qu'on y trouverait une nouvelle catégorie diagnostique : l'hébéphilie, ou préférence sexuelle pour les jeunes adolescents. Professeur à la Faculté de Médecine de l’Université de New York et éminent spécialiste des fondements conceptuels de la psychiatrie, l'américain Jerome Wakefield s'en inquiétait ouvertement : « Ce diagnostic peut être utilisé pour psychiatriser un jeune de 19 ans qui a des relations sexuelles consenties avec plusieurs filles de 14 ans, en en faisant un violeur récidiviste. Beaucoup de gens s'accordent à dire qu'avoir des relations sexuelles avec des adolescents même avec leur consentement est moralement répréhensible, et doit être puni sur le plan légal. Toutefois, à partir de quand une telle préférence ou un tel désir devient-il un trouble mental qui donne un fondement juridique au fait qu'on vous place en détention provisoire ? »


Sarah Chiche

A lire :

E. Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes, une histoire des pervers, biblio essais, Le Livre de Poche, Paris, 2007.

Marquis de Sade, Œuvres complètes, Paris, Fayard, 1986.

R. von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis (1886), Pocket, Paris, 1999.

S. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Folio, Essais, Gallimard, 1989.

H. Arendt, Eichmann à Jérusalem (1963), Folio, Gallimard, Paris, 1997.



[1] Cette expression est empruntée au livre d'Elisabeth Roudinesco, La part obscure de nous-mêmes, qui nous a été fort utile pour la rédaction de cet article et dans lequel le lecteur trouvera une mine d'informations sur l'histoire de la perversion et celle des pervers.

[2] La Légende dorée, qui relate la vie des saints, peut être lue comme une sorte de préfiguration du renversement pervers de la loi que l'on retrouve dans Les Cent Vingt Journées de Sodome de Sade : on y trouve les mêmes corps suppliciés, dénudés, souillés. Mais, et la nuance est de taille, Sade dépouille cet enfermement de la présence de Dieu.

[3] « Devant lui, il est possible de songer aux brutalités nazies », écrira à son sujet Georges Bataille. Voir G. Bataille, Le Procès de Gilles de Rais (1959), Œuvres complètes, X, Paris, Gallimard, 1987, p.277-279.

[4] A la fin du XIXe siècle, après la publication par Leopold Sacher Masoch, de son roman La Vénus à la fourrure, la flagellation deviendra d'ailleurs le prototype d'une perversion fondée sur une relation sadomasochiste contractualisée entre un dominant et un dominé.

[5] in Des maladies mentales, 1838.

[6] Et c'est à Magnan que l'on doit l'usage du terme « perversions sexuelles », in Des anomalies, des aberrations et des perversions sexuelles (1885).

[7] Le texte fera en 1910, 1915, 1920 et 1924, l'objet d'ajouts successifs tenant compte des étapes ultérieures de la réflexion de l'auteur.

[8] J. Mac Dougall, article « perversion », in Dictionnaire International de la Psychanalyse, collectif, Paris, Calmann-Lévy, 2002,p.1212-1213

[9] Voir Lacan, Séminaire X, l'Angoisse, Paris, Le Seuil, 1962 et son texte sur « Kant avec Sade » (1962).

[10] E. Roudinesco, op.cit., p.160.

[11] E. Roudinesco, op.cit., p.157.

[12] E. Roudinesco, op.cit., p.243.

[13] Voir hors-série de Sciences Humaines sur "Les affaires criminelles"

[14] E.Roudinesco, op.cit.





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