mercredi 9 mai 2012

Décès de Jean Laplanche


Le psychanalyste français est décédé dimanche à Beaune à l'âge de 88 ans. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, agrégé de philosophie et psychiatre, il laisse une œuvre importante, où s'entrecroisent une approche exigeante de la pensée freudienne et une élaboration de nouveaux cadres théoriques pour la psychanalyse. Ce fut aussi l'un des artisans de l'entrée de la psychanalyse à l'Université.

A la fin des années 1990, alors qu'ils visitaient les caves du Château de Pommard, un couple de psychanalystes aperçurent au loin le propriétaire des lieux, en bottes et habits de travail, lunettes épaisses vissées sur le nez, occupé à mettre de l'ordre dans ses 400 000 bouteilles. Lorsqu'ils se présentèrent au guide qui les accompagnait et que ce dernier lança un gouailleur : « Eh patron ! En voilà deux qui sont de votre partie », l'homme répondit simplement, désignant un grand cru : « Alors, faites-leur goûter celui-ci ». Puis, sans un mot de plus, il retourna humblement à sa tâche. Car Jean Laplanche était ainsi, à la fois bon vivant et rigoureux dans tout ce qu'il entreprenait. Né le 21 juin 1924, dans une famille de vignerons, il délaisse pourtant momentanément la propriété familiale de Pommard et ses vignobles bourguignons pour se former à la philosophie. Impliqué dans l'Action Catholique dès son adolescence, il s'engage dans la Résistance en 1943, puis intègre l'École Normale Supérieure à la fin de la guerre.

En 1947, il commence une analyse avec Jacques Lacan. Sur les conseils de ce dernier, il entreprend des études de médecine – ce qui ne l'empêchera pas d'obtenir l'agrégation de philosophie en 1950. Interne des hôpitaux psychiatriques, il soutient en 1959 une thèse qui sera publiée deux ans plus tard sous le titre Hölderlin et la question du père. On y retrouve, appliquée au « cas » du poète allemand qui, enfant, perdit successivement son père puis son beau-père, la théorisation de la psychose du Lacan des années 1950 : la structure psychotique d'un sujet est liée à la forclusion du Nom-du-père, c'est-à-dire au rejet de la métaphore paternelle, pivot du complexe d'œdipe. A ces considérations théoriques âpres, se mêle d'emblée dans le propos un souffle novateur et indiscutablement littéraire, libéré de son carcan purement nosographique. Laplanche insiste sur le fait que c'est bien l'inconscient qui mène la danse et, dit-il, « ce n'est pas la science - psychanalytique ou non - de la schizophrénie qui nous enseigne le dernier mot sur Hölderlin, mais [que] c'est lui qui rouvre la question de la schizophrénie comme problème universel » (1).

À l'automne 1960, il présente avec Serge Leclaire, au colloque de Bonneval, un rapport qui fait beaucoup parler de lui : L'Inconscient, une étude psychanalytique. Jean Laplanche y remet partiellement en question la théorie lacanienne du signifiant en proposant, plutôt que le principe de métaphore paternelle, une métaphore du refoulement originaire. À partir de 1962, il enseigne, sur invitation de Daniel Lagache, à la Sorbonne. Engagé avec J.-B. Pontalis dans la traduction des textes de Freud, mais aussi dans le repérage des concepts psychanalytiques les plus importants, Jean Laplanche fait émerger des notions jusque-là méconnues, dont celle de « fantasme originaire » (2). Tout en abordant l'immense question qui s'est d'abord posée à Freud au moment où celui-ci renonce à sa théorie de la séduction pour se concentrer sur le statut du fantasme et la « réalité psychique » dans sa relation à la sexualité infantile, il prend ses distances avec Lacan. En 1964, il devient l'un des fondateurs de l'Association psychanalytique de France (APF). Deux ans plus tard, il prend la direction, avec sa femme Nadine, du domaine du château de Pommard, dont il a hérité – et qu'il cèdera en 2003. En 1967, sous la direction de Daniel Lagache, il publie avec J.-B. Pontalis l'incontournable Vocabulaire de la psychanalyse, traduit en 25 langues et devenu, au fil des années, une référence que tout psychanalyste et tout étudiant en psychologie se doit d'avoir dans sa bibliothèque. Résolument favorable à l'entrée de la psychanalyse à l'université, il sera l'un des instigateurs de l'UER des Sciences Humaines Cliniques de Paris-VII, créée dans l'élan de 1968, et qui vise à émanciper la psychologie clinique inspirée par la psychanalyse de la psychologie dite « expérimentale ». Il dirigera le Centre de recherches en psychanalyse et psychopathologie de l'université de l'université Paris-VII et, afin d'asseoir l'insertion et le développement de la recherche universitaire en psychanalyse, lancera, aux Presses Universitaires de France (PUF), la revue Psychanalyse à l'université. Directeur scientifique des Œuvres complètes de Freud, il dirigera également aux PUF les collections « Bibliothèque de psychanalyse », « Voix nouvelles en psychanalyse » et « Petite Bibliothèque de Psychanalyse » avec Jacques André.

Le « fourvoiement biologique » freudien

Tout comme il s'était montré critique à l'égard des théories lacaniennes, à partir des années 1970, Jean Laplanche systématisera son procédé de lecture critique de Freud en retournant, sur l'œuvre du maître viennois, la méthode freudienne elle-même, comme on le fait lorsqu'on s'attache à plier parfaitement l'un sur l'autre les bords d'une feuille de papier pour les comparer. Les hésitations, les évolutions, les repentirs et les impasses freudiennes y sont appréhendées comme des effets inévitables dus à l'objet même de sa découverte : l'inconscient. Ce sont pour Jean Laplanche des années particulièrement fécondes, marquées par des théorisations novatrices sur le fantasme, la pulsion de mort et, finalement, le sexual. « Ce que je nomme sexual (par différence avec sexuel), c'est tout ce qui est du ressort de la théorie freudienne de la sexualité élargie et au premier plan de la sexualité infantile dite " perverse polymorphe ". Une fois qu'on a compris l'élargissement apporté par Freud à la notion, par rapport à la simple union des deux sexes (au point que le sexual peut souvent être auto-érotique), on reste sceptique devant l'allégation faite de tous côtés d'une " liberté sexuelle ", moderne enfin conquise, éventuellement au-delà de Freud. Bref, " sexual " n'est pas tout à fait ce que l'on croit. C'est bien plus complexe, plus refoulé aussi, enfoui parfois dans des fantaisies à peines formulées. » (3)

Dénonçant chez Freud un “ fourvoiement biologisant ”, Jean Laplanche critique la notion d’étayage (4) qu’il avait pourtant contribué à exhumer en le traduisant. Partant des Trois essais de Freud, il souligne la dérivation du sexuel à partir du vital. Il prend l'exemple du suçotement de l'enfant après l'apaisement de sa faim. La zone érogène de la bouche se constitue à la suite d'un rebroussement auto-érotique par rapport à l'objet du besoin (le lait). Le sein peut faire place à tout objet susceptible de stimuler la pulsion orale. En d'autres termes, l'objet sexuel est contingent et, devenu fantasmatique, il amène même le plaisir érogène à l'indépendance de l'auto-érotisme. Certains auteurs, dont Freud lui-même, font de l'auto-érotisme un état absolument « anobjectal » en élaborant une théorie d'un « narcissisme primaire absolu ». Or, pour Jean Laplanche, l'auto-érotisme n'est pas du tout « le temps primaire ». Et, pour le démontrer, il s'appuie même sur le Freud des Trois essais, qui écrivit en toutes lettres « trouver l'objet sexuel, c'est à proprement parler, le retrouver ».

Séduction, traumatisme et traduction

Par la suite, Jean Laplanche réactualisera (jusqu'à la métamorphoser) une découverte freudienne centrale, mais vite occultée : la théorie de la séduction. Mais là où la théorie de la séduction abandonnée par Freud se fondait sur des faits traumatiques (par exemple un abus sexuel), la séduction généralisée formalisée par Jean Laplanche en 1987 dans ses Nouveaux Fondements pour la psychanalyse reconnaît la primauté de l’autre au sein d’une “ situation anthropologique fondamentale ” : l'enfant reçoit des messages énigmatiques de l'adulte. Cette situation confronte, dans un dialogue dissymétrique, un adulte, doté d'un inconscient sexuel, et un enfant, chez qui l'opposition inconscient/préconscient n'est pas encore marquée. Les messages de l'adulte sont donc énigmatiques à la fois pour l'adulte, mais aussi pour l'enfant. Pour surmonter ce traumatisme, l'enfant doit les interpréter ou les traduire. Mais tout n'est pas traduisible et ce qui reste dans l'inconscient peut menacer à tout moment la cohésion du Moi. Il n’y a donc pas, chez l’être humain, de sexualité “ naturelle ” – mais toujours inscrite dans un rapport à l’autre en tant qu’il “ me veut quelque chose ”. Selon le paradigme laplanchien, la cure analytique va donc, à un moment donné, réactiver cette “ situation anthropologique fondamentale''. A bien des titres, cette théorie de la séduction généralisée est aussi une théorie de la traduction mais aussi, in fine, une théorie de l'amour – puisque grandir, c'est non seulement pouvoir être apte à traduire ces messages envoyés par l'autre mais aussi admettre que l'objet d'amour n'est pas que lumière, il a aussi sa part d'ombre.

On peut trouver l'essentiel de l'œuvre de Jean Laplanche aux PUF, notamment :

Nouveaux fondements pour la psychanalyse, « Quadrige », 2008

Problématiques III, « Quadrige », 2008

Vie et mort en psychanalyse, « Quadrige » 2008

La révolution copernicienne inachevée, « Quadrige », 2008

Sexual. La sexualité élargie au sens freudien, « Quadrige », 2007

Vocabulaire de la psychanalyse, « Quadrige », 2007

Entre séduction et inspiration : l'homme , « Quadrige », 1999

Vocabulaire de la psychanalyse, « Bibliothèque de psychanalyse », 1997

Problématiques I, « Quadrige », 2006

Problématiques II, « Quadrige », 1998

Problématiques III, « Quadrige », 2008

Problématiques IV, « Quadrige », 1998

Problématiques V, « Quadrige », 1998

Problématiques VI, « Quadrige », 2006

Problématiques VII, « Quadrige », 2006

Notes

(1) Jean Laplanche, Hölderlin et la question du père, p. 133.

(2) J. Laplanche et JB Pontalis, Fantasme originaire. Fantasmes des origines. Origines du fantasme, 1964.

(3) J.Laplanche, Sexual, la sexualité élargie au sens freudien, 2000-2006, Paris, PUF.

(4) Désigne la relation existant entre les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation. Les premières s'aident d'abord des fonctions vitales qui leur fournissent une source organique, un objet et une direction, et deviennent par la suite indépendantes.

1 commentaire:

  1. Bernard Chabalier11 mai 2012 à 12:23

    Remarquable hommage, si c'en est un. Quel bonhomme, tout de même !

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