mardi 19 juin 2012

Legrand paradoxe



(cet article a été écrit pour "La Cité", et sera publié dans l'édition du 22 juin)

Prenez une pincée de Strindberg, ajoutez quatre cuillerées de French Theory, trois lampées de Groucho Marx, une once de comédie romantique avec le crâne de Yorick le bouffon du prince Hamlet dans tous les rôles, saupoudrez d’un zeste de pop culture et d’aventures de Calimero le petit poussin noir. Et vous obtiendrez une description de l’épicentre de la tornade dans laquelle peut vous plonger la lecture d’un livre de Stéphane Legrand. En sept livres, ce trentenaire, normalien et agrégé de philosophie, a construit une œuvre inclassable comme on compose les mouvements multiples d’une même symphonie grinçante : celle du carnaval grotesque des animaux que donc nous sommes.

Autant vous prévenir tout de suite, Legrand est aussi facile à cerner qu’une anguille cachée dans le sable. Vous vous attendez à le retrouver ventousé au zinc d’un de ces rades infernaux qu’il décrit dans son dernier roman, Styx Express1, il vous invite à prendre le thé dans un patio. Vous l’espérez funeste et tourmenté, il vomit le monde d’une voix très douce et vous assure « kiffer » la chanteuse Samantha Fox. Il vous promet qu’il sera bien à l’anniversaire de X mardi, il disparaît pendant un mois. Quand vous l’appelez pour réclamer une photo susceptible d’illustrer cet article, on vous répond qu’il n’y a pas de Stéphane Legrand au numéro qui, il y a trois semaines encore, lui était attribué. On se souvient ensuite que tous les livres de Legrand tournent autour de la question du nom et de la désubjectivation, c’est-à-dire de l’idée de l’identité personnelle comme fiction. « En tant qu’écrivain ou philosophe, je suis très sensible à l’injonction d’appartenance à une case prédéfinie, une obsession d’aujourd’hui. C’est aussi pour cela que je me méfie du postmodernisme et de tout ce qui me demande d’être dedans ou dehors, pour ou contre2. » Nous voilà rassurés.


Rome, été 2007. Dans un café, j’essaie vainement de poursuivre une discussion sérieuse avec l’homme qui depuis deux heures m'offre une vue imprenable sur le sommet de son crâne. Dans ses mains, un livre, Les normes chez Foucault3, dont il ne décolle pas, sauf pour pousser un « C’est génial. Ce Legrand est génial ». Ce Legrand gâcha presque mes vacances romaines. Ne restait plus qu’à le lire pour ne pas râler idiote. Dans ce qui fut à l’origine sa thèse de philosophie, Legrand y démontre que Foucault, en multipliant les approches de la norme, n'en aura jamais finalement donné une seule définition vraiment opératoire. Marxiste critique, finalement plus althusérien que foucaldien, Legrand remettait le grand homme à sa place avec une virtuosité glaçante. Désormais épuisé, le livre est quasi introuvable, et, au moment même où les archives de Michel Foucault sont devenus Trésor national, on espère bien qu’un éditeur aura la décence de le rééditer.


Mourir aux éclats

La parution, de son Dictionnaire du pire4, en 2010, marque, chez l'auteur, une radicalisation dans son entreprise d’hybridation des genres. Livre de l’outre-monde tout autant que livre-monde, l’objet consiste en une collection de définitions délicieusement grinçantes, classées, comme il se doit, par ordre alphabétique – ma préférence allant au merveilleux « Peu : trop », qui vaut à lui seul une illustration de ce qu’Aristote appelait « La Mélancolie de l’homme de génie », dans le Problème XXX. Si Ambrose Bierce, cité dans la préface du livre, s’était déjà livré en 1911, dans son Dictionnaire du diable, à un exercice similaire, Legrand pousse la contrainte plus loin en mêlant aux définitions classiques, des nouvelles, poèmes, chansons, pastiches dont le cocasse « Ingrédients pour une bonne flambée », banale comédie d'un type qui rôtit et se calcine sur un divan, dans l'indifférence molle et bienveillante de son analyste. Legrand ne nous épargne rien, braque une torche sur les recoins où l’on pensait pouvoir planquer nos dernières illusions, nous colle un point d’angoisse dans le plexus, et on en redemande, hilare.


Un an plus tard, il revient avec Plaidoyer pour l’éradication des familles5, texte écrit en huit jours et sorti opportunément à quelques semaines des fêtes de Noël – mais que l’on peut aussi offrir pour la fête des mères, une communion ou un premier mariage. Enfermé à l’hôpital psychiatrique, un garçon sympathique dont le seul tort fut de découper et de démembrer « sans la moindre acrimonie ni colère » le corps de sa petite amie, fourbit ses armes en attendant le Grand Soir – celui de l’insurrection qui conduira à l’éradication des familles. « Tout comme la syphilis, le mariage – et donc la famille – débute avec l’amour. » Le texte s’abat sur nos nuques dans un grand rire. « Les poupons ouvrent des bouches de vieillards édentées, les jappements de faim qui s’en échappent hululent à l’agonie. » Le journal du narrateur alterne avec des exposés d’une érudition suffocante sur le familialisme et l’amour, où sont convoqués Adorno, Cioran, Fourier, les formalistes russes, Diogène Laërce, Deleuze et Guattari. L’exposé froid et rigoureux de la généalogie d’un crime évoquent le Moi, Pierre Rivière de Foucault, mais plus encore la nouvelle de l’écrivain sud-africain Coetzee, « Le projet Vietnam », où pendant la guerre du Vietnam, un employé de l'administration américaine développe une immense paranoïa vis-à-vis de son supérieur hiérarchique – un certain Coetzee – et rêve de construire un système qui permette d'écraser l'ennemi.


« J’écris toujours comme si on marchait sur une terre désertique. »


Les personnages de Legrand ne se contentent pas de se tenir au bord d’un trou. Ils ont déjà franchi l’Achéron et parlent depuis l’autre rive, celle du pays des morts. Dans Lost Album6, on suivait les déambulations lunaires de Phil Spector, génie paranoïaque et assassin-pop, qui se promenait sans cesse un flingue à la main dans les studios d’enregistrement où il produisait les Crystals, des Ronettes ou des Righteous Brothers et autres bluettes pour kids. Roman d’amour et donc sur le deuil, strip-tease burlesque d’un squelette, grand cimetière marin où surnagent des marginaux – alcoolique, orpheline précoce, pute belle d’indifférence, petit peuple terré dans les plis de maisons Potemkine situées à la périphérie de la ville - Styx Express, paru en avril 2012, ne renonce à rien, pas même au lyrisme. Étienne Celmare, un écrivain loser et alcoolique nourrit une vieille haine contre un certain Stéphane Legrand, écrivain à succès qu’il a pourtant créé de toutes pièces. Les choses se gâtent quand Legrand disparaît, assassiné. Bien évidemment, Celmare est soupçonné du meurtre. Au même moment, sans que l’on sache exactement pourquoi, Celmare est poursuivi par la mafia ukrainienne, convaincue qu'il est en possession d'une importante somme d'argent, qu'on lui a volée... A partir d’un motif que ne renieraient pas les scénaristes de séries Z, Legrand nous entraîne dans un polar métaphysique dont la vitesse de résolution ferait passer un épisode de Derrick pour un action movie. C’est que l’éternité, c’est long, surtout à la fin. Car, voyez-vous, le narrateur qui nous conte ses infortunes écrit du point de vue de la mort. Et quand on se vit comme damné pour l'éternité, forcément, il faut bien tuer le temps. « Un polar, c’est un livre qui essaie de comprendre la mort, de voir les êtres mourir, les cadavres, je cherchais à faire la même chose. »

Son premier roman (Triste après l’amour, 2006), Legrand l’avait signé Étienne Celmare. Quatre ans plus tard, il avait fait préfacer à ce même Celmare Le Dictionnaire du pire, avant d’en faire, donc, dans Styx Express, un personnage dont le pseudonyme est…Stéphane Legrand. Si Legrand revendique explicitement l’influence de Nabokov dans le recours à la pseudonymie, on serait davantage tenté d’évoquer Pessoa, pour qui l’hétéronymie fut une façon de se désamarrer de toute assignation identitaire. Mais là où le Bernardo Soares de Pessoa prône l’inaction (mieux vaut rêver sa vie que la vivre), le Celmare de Legrand (ou le Legrand de Celmare, on ne sait plus trop) s'agite comme un pendu au bout d’une corde. Les personnages de Styx Express s’auto-éjectent du monde social avec une élégance pathétique, hantent des bars sans nom, courent ad lib. sous des ciels de gouache. Et si ces ombres d’hommes punaisées sur la frise du temps par des instances tragiques comme « La Lose » nous sont odieusement familières, c’est que « les forces de la fatalité sont devenues grotesques à notre époque, elles n’ont plus la noblesse et la grandeur des dieux antiques, elles sont des instances maladroites et ridicules, mais toujours aussi cruelles, toujours prêtes à broyer les hommes ». Chacun s’épuise en gesticulations immenses pour tenter de se cramponner à un réel qui glisse comme de l’eau sur une toile cirée puisque tout n’est que simulacre et qu'à tout moment on s'attend à voir un metteur en scène surgir derrière ce décors qu'on appelle « existence » pour crier « coupez ! ». « Le narrateur traverse des mirages que les autres appellent ‘’la réalité’’, ‘’la société’’, ‘’la famille’’, ‘’le couple’’ et qui pour lui ne sont que des formes floues qui ont perdu beaucoup de leur signification. »
Soyez tranquilles : le narrateur de Legrand a beau avoir une longueur d'avance, nous allons tous y passer. Chez certains, cela se voit déjà, rien que dans ces sourires « s’exceptant subitement du reste de la personne, comme si on leur mettait le chat du Cheshire en surimpression sur la face ; et les dents, ainsi seules parmi cette béance de la bouche, donnent à apercevoir le squelette qui les prolonge, l’horrible mannequin calcaire tapi sous les chairs vives ». D’ici là, il se pourrait bien que la lecture des livres de Stéphane Legrand produisent sur nous un effet tout à fait paradoxal : l’envie d’étreindre la vie, d'aimer mieux, et d’agir avec chacun et en toute chose avec une certaine élégance morale. Puisqu’on est tous dans « la Lose » jusqu’à l’os, autant faire de beaux cadavres.




1Gallimard, 2012.

2Entretien accordé à Transfuge, mai 2012.

3PUF,2007.

4Inculte, 2010.

5Inculte, 2011.

6Inculte, 2009.

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