jeudi 4 octobre 2012

Pourquoi croyons-nous aux fantômes ?

Pourquoi la question du fantôme, que l'on y croie ou non, suscite-t-elle autant de fascination ? De la psychanalyse aux sites internet japonais, en passant par la rencontre avec un chasseur de fantômes ou de récentes découvertes scientifiques, voyage en compagnie des spectres.
 
(article publié dans Sciences Humaines et Le Cercle Psy en 2011 : http://www.scienceshumaines.com/pourquoi-croyons-nous-aux-fantomes_fr_26563.html)
 
 

Nous sommes en 1989. Alors qu'il joue Hamlet sur la scène du National Theatre de Londres, l'acteur Daniel Day-Lewis s'enfuit, halluciné, en pleine représentation, au moment précis où apparaît le fantôme du père d'Hamlet. Car c'est son propre père, le poète irlandais Cecil Day-Lewis, décédé dix-sept ans auparavant, que l'acteur voit soudain, sur la scène de ce théâtre, et qu'il entend, surtout, proférer, d'une voix atroce, des paroles « impossibles à supporter ». Il ne remontera plus jamais sur les planches. 

Si l'on connaît l'importance des fantômes dans l'imaginaire des enfants, de nombreuses situations cliniques font apparaître des processus impliquant des figures de fantômes dans des cures d'adultes et ils ne sont la chasse gardée ni des poètes ni des promeneurs nocturnes du Père Lachaise en mal de sensations fortes. Souvenir fait corps, le fantôme ouvre la question du rapport intime que chacun d'entre nous a à la perte et permet d'apporter de nouveaux éléments à la clinique du deuil. Et c'est pourquoi il peut être pensé psychanalytiquement. Car n'avons-nous pas tous nos fantômes ? Chacun d'entre nous n'a-t-il pas, au cours de son existence, à négocier avec ses fantômes, qu'ils soient ceux de proches disparus ou d'un être aimé dont on a perdu l'amour mais qui continue à nous hanter ? A en juger par le succès rencontré lors du colloque sur l'enfant et ses fantômes organisé un samedi de novembre par Sylvie Le Poulichet (1)– personnes assises à deux sur le même strapontin et agglutinées dans les travées, appariteurs furieux, exhortant, en vain, les étudiants surnuméraires à sortir, comme à la grande époque – on ne s'étonnera pas que fantasme et fantôme aient une étymologie commune.
Hamlet, où le fils se fait le porte-parole du père et accomplit sa vengeance au mépris de sa propre vie, est souvent considéré comme la pièce la plus connue du théâtre Shakespearien. Les nouvelles d'Henry James sont pleines de fantômes auprès desquels les vivants doivent s'acquitter d'une dette. Et on se souvient du succès planétaire du film Ghost, mélo lacrymal où le personnage joué par Patrick Swayze est condamné à errer sur terre jusqu'à ce que sa bien-aimée le délivre en le vengeant. Si la question du fantôme fascine, c'est que ces figures interrogent aussi – notamment via la question de la vengeance - les pactes inconscients qui se jouent entre parents et enfants, ainsi que les modes de transmission et d'identification qui se tressent entre les générations.

Les chimères du corps

La clinique nous fait rencontrer des patients qui, quelle que soit leur origine et leur milieu social, croient aux fantômes ou ont la certitude d'en avoir déjà vus et qui ne sont pas psychotiques pour autant. Dans Les Chimères du corps (2) , Sylvie Le Poulichet interroge la dynamique de ce type de processus limites chez des patients que l'on dénommerait aujourd'hui comme borderline. Elle rapporte le cas d'individus qui, occupés à quelque tâche quotidienne devant un miroir, sont soudain saisis d'effroi en apercevant derrière eux, les regardant fixement dans la glace, un proche décédé. « Ces patients n’ont pas la certitude d’avoir vu ''réellement'' un proche décédé réapparaître, mais ils sont saisis d’un doute terrifiant », précise-t-elle. Peut-on pour autant assimiler cette croyance passagère en l'apparition du mort derrière soi, dans le miroir, à un processus mélancolique ? On serait d'abord tenté de répondre par l'affirmative dans la mesure où l'on retrouve dans l'apparition d'un spectre a priori terrifiant, la question de l'ambivalence par rapport à l'objet perdu (« X est mort. Je l'aime » devient « je le hais », puis « il me hait », avant de devenir, pour finir « je me hais ») et une « confusion d'identité avec lui », qui rappelle l'identification à l'objet perdu de la mélancolie freudienne. Un des nombreux intérêts du travail de Sylvie Le Poulichet est de penser cette crise en termes de processus et de donner à ce processus une grille de lecture plus nuancée. « Ce type d’éprouvé n’est pas spécifiquement une caractéristique de la mélancolie, explique-t-elle : il peut se présenter au cours de deuils douloureux en lesquels ressurgissent inconsciemment une forme d’ambivalence par rapport à l’objet perdu, ambivalence qui se retourne contre le moi à travers une angoisse d’être surveillé par le regard du mort. Ces éprouvés peuvent parfois témoigner de ce que j’appelle une "identification mélancolique partielle et transitoire" : "l’ombre de l’objet (qui) retombe sur le moi" (selon la formule de Freud dans son texte Deuil et mélancolie) ne retombe souvent que sur une partie du moi qui se confond partiellement avec l’objet perdu. »

Un fantôme peut en cacher un autre

Ainsi, ces personnes, si elles en viennent à sacrifier inconsciemment certaines zones de leur corps ou des aspects de leur identité sexuelle, gardent par ailleurs, à d'autres moments, lorsqu'elles ne sont pas confrontées à la question de l'informe, un fonctionnement plus proche d'une structure névrotique. Lorsqu'elles sont hantées par le corps d'un autre, ce ne serait donc pas sur le mode de la possession mélancoliforme ou du délire, mais davantage sur celui d'un parasitage qui les amènerait à avoir des difficultés à repérer les limites entre le vivant et le mort et entre leur histoire propre et celle des autres. Dès lors se constituent ce que Sylvie Le Poulichet nomme « chimères du corps », assemblages fantasmatiques de plusieurs corps, vivants ou morts, en un seul, qui peuvent menacer la continuité d'existence du sujet. En même temps que les limites entre morts et vivants s'abolissent, les limites entre les différents corps s'estompent et s'ouvre alors ce que la psychanalyste nomme "l'aire des revenants", où à travers le regard du mort rencontré dans le miroir se développe la dimension surmoïque d'un Autre tout-puissant, qui juge et jauge chacune de nos actions. « Lorsqu’une personne habite à son insu une '' aire des revenants'', c’est à mon avis bien souvent lorsqu’elle s’est inconsciemment identifiée à un mort de la famille (dont elle porte en certains cas le prénom et le nom), explique Sylvie Le Poulichet. Ce processus se trouve renforcé lorsque la personne a senti depuis l’enfance que le déploiement du vivant en elle ou le droit d’occuper une place entière et singulière reconnue n’était pas tout ) fait autorisé. Ceci intervient souvent dans la mesure où un parent (voire les deux ) ont inconsciemment projeté sur l’enfant des figures inquiétantes ou lorsqu’ils transmettent sans le savoir les blessures narcissiques profondes qu’ils ont subies. »

Souvent aussi, un fantôme peut en cacher un autre. C'est le cas lorsque au moins deux figures de morts de générations successives sont investies dans un contexte où les identités demeurent brouillées. Par exemple, souligne Sylvie Le Poulichet, « on peut parfois constater lors de la psychothérapie d’un enfant que l’analyse de son identification à un fœtus mort dans le ventre de sa mère ne suffit pas à faire disparaître l’angoisse et les symptômes du petit patient. Car il faut de surcroît repérer son identification inconsciente à un autre fantôme , qui peut être son grand-père maternel. Cela n’est possible que dans la mesure où la mère du petit patient ne s’est fantasmatiquement jamais séparée de son propre père décédé et qu’elle néglige et dévalorise simultanément son propre mari pour surinvestir son fils d’une manière incestuelle. Ce fils représente alors inconsciemment pour elle un substitut de son propre père. C’est pourquoi l’enfant peut s’identifier au fantôme du grand-père. Cette mise en jeu de deux fantômes, l’un cachant l’autre, se retrouve aussi bien dans des cures de patients adultes, impliquant souvent les figures d’un parent, d’un frère ou d’une sœur et d’un grand-parent. »

Profession : chasseur de fantômes

Bien évidemment, tous les gens qui croient aux fantômes n'ont pas de troubles psychologiques. « On sait qu’en bien des cultures, cette croyance partagée par une communauté constitue une manière collective de prendre en charge la mémoire des morts et l’ambivalence à leur égard. C’est dans ce cas la communauté entière, unie par le lien social, qui va inventer une solution, à travers une croyance et parfois des rituels, pour traiter la culpabilité et la crainte concernant des menaces de rétorsion des morts », précise Sylvie Le Poulichet. Citons, outre l'Écosse et la Chine, le cas du Japon où l'appellation « fantôme » concerne des créatures très diverses, du tengû, oiseau de proie ou homme ailé, aux Yurei (des fantômes vengeurs qui ont été arrachés à la vie trop tôt par une mort violente tels que le suicide ou le meurtre), en passant par le farceur moine à un oeil Hitotsume kozô, les Mononoke (âme d'un défunt ou d'un vivant prenant possession du corps d'un humain), le spectre des mers Umi bôzu, la sorcière de la forêt Yamamba, l'homme-requin Samebito ou le mangeur de cadavres Jikininki (3) . Rappelons aussi qu'au pays du soleil Levant, certains lieux comme la forêt d'Aokigahara (le site le plus hanté du pays) sont assimilés à des lieux imprégnés d'une énergie malveillante depuis des siècles, le théâtre Nô, le Kabuki, et le populaire Kyôgen parlent souvent d'esprits et de monstres, qu'on retrouve aussi sur les estampes, dans les contes (souvent adaptés et traduits du chinois) mais aussi à la télévision, puisque le romancier Nakayama Ichiro présente un show à la télévision consacré aux personnes qui ont côtoyé des spectres. Quant à l'internet nippon, il regorge de vidéos amateurs montrant des apparitions de fantômes filmées à l'aide de caméras de vidéo-surveillance dans le métro ou les grands magasins, ou de téléphones portables à côté desquelles les apparitions du fantôme de Henri VIII à Hampton Court ou celles de Michael Jackson dans son ancienne propriété de Neverland font bien, si l'on peut dire, pâles figures.

Mais l'on trouve aussi des chasseurs de fantômes en France. Nous en avons rencontré un. Erick Fearson s'intéresse aux fantômes depuis une trentaine d'années. Auteur d'un très sérieux Manuel du chasseur de fantômes (4) et d'un site Internet très bien documenté sur la question (5), il se fait fort d'enquêter « en profondeur et méthodiquement » sur les lieux dits « hantés ». « J’ai recensé en France, et à ce jour plus de 500 lieux hantés ou considérés comme tel, explique-t-il. Nul doute que je n’ai pas terminé. En effet, il y a des régions qui semblent plus « habitées » que d’autres. La Normandie par exemple, tient le haut du palmarès et est suivie de très près par la Bretagne et l’Auvergne. » Comment procède ce ghostbuster moderne ? « Tout d’abord, je lance une enquête si j’ai à ma connaissance plusieurs témoignages qui vont se corroborer entre eux. Je vais faire ensuite une rapide recherche pour en savoir plus sur le lieu en question. Si j’estime que le cas est intéressant, je vais me déplacer et je vais interroger tous les témoins séparément. Dans un premier temps, je vais surtout m’attacher à savoir si les témoignages sont crédibles et si les témoins ne cherchent pas à me mener en bateau. Auquel cas, et grâce à mon expérience et à mes « talents » de mentaliste, je repère très vite ces énergumènes. La prochaine étape consistera à mettre en route l’enquête proprement dite : recherche historique sur la bâtisse ainsi que sur les anciens occupants des lieux ; installation de divers appareils (caméra infrarouge et/ou thermique, détecteur de champs électromagnétique, thermomètre infrarouge laser, détecteur de mouvements, appareils photos APA et APN, etc…). » Pour détecter les fantômes Erick Fearson utilise en effet tout autant des appareils dits scientifiques que son « sixième sens ». « Même si la science orthodoxe ne reconnaît pas cette faculté, je suis ce que l’on appelle un "sensitif », dit-il. J’ai cette capacité à percevoir et à ressentir le "monde invisible". Grâce à tout cela, je vais d’une certaine façon "scanner" la maison pour détecter la présence d’anormalités. Je tiens à préciser, contrairement aux inepties que je lis régulièrement, que les divers appareils utilisés sont capables de détecter non pas des fantômes, mais bien des anormalités. Affirmer par exemple que la tâche lumineuse qui se trouve sur telle vidéo ou telle photo est un spectre, n’est qu’une interprétation. C’est le contexte et les différentes données qui nous ferons tendre vers l’hypothèse paranormale. Il est évident qu’un "chasseur de fantômes" sérieux devra éliminer toutes les causes rationnelles avant de se diriger vers une hypothèse dite "paranormale". Il m’arrive souvent de trouver derrière des cas de maisons "hantées", des causes tout à fait naturelles. »

Ce qui nous a semblé plus intéressant encore et qui mériterait une recherche plus approfondie, c'est la dialectique à l'œuvre dans cette chasse aux fantômes. Car, confie Erick Fearson, « mon rôle va consister à savoir si le lieu est véritablement hanté, et si oui, par qui et pourquoi. Mon rôle va aussi consister à rassurer les locataires qui vivent dans un tel lieu et faire disparaître tous les clichés effrayants qui ne reposent souvent que sur du vent et qui sont malheureusement monnaie courante dans cet univers. Contrairement à l’avis populaire, mon rôle ne consiste pas à exorciser ou à expulser les fantômes d’un lieu, mais à les étudier pour mieux les comprendre et comprendre ceux qui les perçoivent. L’aspect qui me passionne le plus dans ce que je fais est le côté humain de l’aventure qui est indissociable du phénomène fantomatique. En effet, l’origine d’un fantôme a toujours pour racine une histoire humaine, souvent dramatique. Et puis, ajoute-t-il malicieux, je rejoins Alexandre Dumas qui affirmait que "les fantômes ne se montrent qu’à ceux qui doivent les voir". Il n’y a jamais de hasard. »

Le miroir et l'excorporation des morts

On serait dès lors tenté, dans la lignée des travaux de Nicolas Abraham et Maria Torok sur le fantôme en psychanalyse (6), de se dire qu'il suffit de débusquer le fantôme à l'œuvre chez un patient pour aussitôt, souffler son angoisse. Si séduisante que puisse être la théorie d'Abraham et Torok, qui a indéniablement marqué un renouvellement dans la façon de penser la transmission inter-générationnelle, ce processus ne peut pas pour autant être systématisable. L'excorporation des morts au cours d'une cure n'est ni une simple abréaction freudienne – il suffirait de dire pour dissoudre les fantômes – ni une séance d'exorcisme bruyante mais un « passage délicat, délimité et souvent unique où, lors d’un moment d’élaboration, se produit un phénomène étrange pouvant paraître quelque peu délirant ou hallucinatoire », explique Sylvie Le Poulichet. Ainsi de cette patiente qui confie qu'après le suicide de sa mère elle a été « ouverte des pieds à la tête, tout l'extérieur est entré en moi, il n'y avait plus d'intérieur.(7) » et qui, au cours de sa cure, réalise à quel point l'image de sa mère morte et celle de sa fille s'étaient superposées : elle avait si peur que sa fille soit « folle » comme sa mère que, fort curieusement, elle avait toujours, dit-elle, évité de se placer, ainsi que le font beaucoup de mères, avec son enfant devant un miroir en la nommant et en se nommant elle-même. A la suite de cette prise de conscience, il faudra plusieurs séances encore pour que la patiente puisse se défaire du fantôme de sa mère, retrouver sa place dans l'ordre des générations et prendre pleinement sa place de femme et de mère.

Si c'est l'expérience de l'altérité dans le transfert qui permet de faire sortir de l'informe (8), la question du fantôme s'avère un enjeu clinique essentiel notamment dans la prise en charge d'adolescents qui sont parfois étiquetés schizophrènes à la hâte. « L’adolescence représente un passage délicat où ces identifications inconscientes à un mort peuvent se révéler et s’exprimer plus facilement. Et s’exprimer dans certains cas sous la forme de manifestations délirantes ou hallucinatoires circonscrites et transitoires. Une écoute psychanalytique fine peut alors tout à fait rendre intelligible et analysable le sens de cet épisode critique qui pourra se clore. A contrario, le fait de psychiatriser précipitamment l’adolescent, de l’étiqueter « schizophrène » et de lui administrer un traitement médicamenteux provoquant de lourds effets secondaires, relève ici de l’erreur, extrêmement dommageable pour l’avenir de l’adolescent. » Et on ne le répètera jamais assez : « Un épisode de type délirant n’implique pas automatiquement une entrée dans la psychose, surtout en ce temps complexe de remaniement que représente l’adolescence. »

La rhétorique du spectre

Peut-on alors poser l'hypothèse qu'apercevoir un fantôme derrière soi dans le miroir sur le mode d'une absorption spéculaire du mort n'est pas la même chose que de voir le visage du mort superposé à son propre visage et que dans ce second cas l'identification au mort n'est pas partielle mais cadavérise le sujet tout entier ? Il importe, dans tous les cas, de s'intéresser à la grammaire logique du discours du spectre (si l'apparition du fantôme est accompagnée d'une voix, que dit-elle ?). On peut supposer que le travail avec un patient rapportant qu'il a entendu un fantôme, qu'il ne voit pas obligatoirement, lui dire « crève » (par exemple la voix d'un parent mort qui fait retour dans le réel sur un mode persécutif) n'est pas à aborder de la même façon que celui avec un patient qui aurait des conversations régulières avec un fantôme pas forcément terrifiant, accompagnées d'hallucinations visuelles luxuriantes sur le mode d'une paraphrénie fantastique. Sans compter que certaines épilepsies temporales peuvent, quand la crise est à son acmé, provoquer de terribles hallucinations visuelles, où le sujet peut en venir à voir distinctement un double.

Il est également des cas où les propriétés du fantôme peuvent être projetées dans un objet à qui l'on prête un pouvoir maléfique (ce peut être un objet ayant appartenu au mort ou représentant le mort, comme un tableau, une photographie) mais aussi, plus étonnamment, un objet à qui est donnée la fonction d'objet-fantôme. En 1918, le peintre Oskar Kokoschka vient de perdre l'amour d'Alma Mahler, sa maîtresse, qui lui a préféré un autre. Dévasté de chagrin par la trahison de la « femme-mensonge » - ainsi que l'appelle Hélène Frédérik dans La Poupée de Kokoschka (9), le très beau roman consacré à ce deuil impossible - , il fait confectionner une poupée grandeur nature à l'image exacte d'Alma. Au fur et à mesure que la marionnette prend corps, les exigences de Kokoschka outrepassent toutes les limites du raisonnable. Seule compte, face à la crainte de se disloquer soi-même, la fabrication d'un être ni vivant ni mort qui, en donnant une forme à la perte et à l'angoisse de séparation lui permettrait de se prémunir contre l'informe. « La crainte de l’effondrement, la hantise de disparaître soi-même peut créer une déflagration psychique que, sans doute, seule une figure hallucinatoire pourrait permettre de border, explique la psychanalyste Laurie Laufer (10) qui voit dans cette figure re-présentée sous une forme hallucinée, une illustration de l'amentia décrite par Meynert, c'est-à-dire une psychose hallucinatoire de désir qui permet de nier la perte (ici la rupture avec Alma).

Le membre fantôme

Tout aussi étonnante est la question du membre-fantôme où après l'amputation d'un membre une personne en ressent encore la présence – 9 amputés sur 10 en feraient au moins transitoirement l'expérience -, souvent de façon douloureuse. Si le trouble, déjà évoqué par Descartes dans Les Méditations métaphysiques, est considéré comme une curiosa pour certains – la chose est le plus souvent observée après amputation de la main ou de la jambe, mais on rapporte des cas suite à des amputations du sein, de partie du visage, pour les viscères, sans compter les érections et les éjaculations fantômes de patients amputés du pénis ou paraplégiques --, il est, pour d'autres, une illustration de la plasticité et l'organisation interne du cerveau. Car ces sensations étranges ne seraient pas uniquement dues au rôle des nerfs du moignon (11) mais feraient partie d'un ensemble bien plus complexe. En fait, il semblerait qu'une représentation mentale du membre persiste après l'amputation et que les capacités de modifications par l'expérience sensorielle mettraient donc un certain temps à se réaménager (12). Il existerait donc un processus de mémoire sensorielle capable « d'apprentissage » - ce qui ouvre, en passant, une nouvelle possibilité d'approche de la mémoire et de l'apprentissage chez l'adulte. Rogers et Ramachandran (13) ont pris l'exemple suivant : lors d'une amputation du bras, le cerveau doit faire face à un afflux de signaux contradictoires. L'aire liée au système moteur envoie des ordres au fantôme qui sont, au même moment, projetés dans les lobes pariétaux et le cervelet. Une personne « normale » peut alors vérifier ce genre d'ordre par la proprioception et un feedback visuel (i.e. ma sensation est confirmée par ce que j'expérimente visuellement). Or, bien évidemment, l'amputé ne dispose plus de ce feedback. D'où le conflit, que le cerveau va tenter de résoudre via deux options : accepter tous les signaux ou les refuser. Lorsque la main est sur-représentée dans le cortex somato-sensoriel, la sensation n'est pas bloquée de tous côtés, d'où un phénomène de télescopage. La réactivation de la mémoire pré-amputatoire du fantôme a été mentionnée par Katz et Melzack (1990).Citons le cas d'une patiente dont l'arthrite pré-amputatoire augmentait fortement quand le temps était humide et froid, et qui avait la même sensation dans son membre fantôme. Plus surprenant encore : on a pu enregistrer l'activité cérébrale de cette sensation. V.S. Ramachadran cite pour sa part le cas d'une femme née sans bras et qui perçoit ses mains fantômes en train de s'agiter quand elle parle. Étrangement, ce chercheur a découvert que l'on pouvait faire disparaître les douleurs d'un membre fantôme en surimposant, par un jeu de miroirs, l'image du membre existant à celle du membre absent. En retrouvant, dans le miroir, son intégrité physique, le patient ne souffrirait plus. Au fond, la psychanalyse dit-elle autre chose ? Qu'il nous soit donc permis de voir, dans ces histoires de fantômes, une belle illustration d'une possible complémentarité entre le divan et les neurosciences.

NOTES
(1) Professeure de psychopathologie et directrice de recherche à l'université Paris 7.
(2) S. Le Poulichet, Les chimères du corps, collection « Psychanalyse », Aubier, Paris, 2010.
(3) Les fantômes nippons sont si nombreux que lorsque le peintre TORIYAMA Sekien (1714-1788) tenta une typologie des fantômes, il fut contraint d'y renoncer devant l'ampleur de la tâche.
(4) E. Fearson, Manuel du chasseur de fantômes, Paris, JC Lattès, 2008.
(5) www.maison-hantée.com
(6) N.Abraham et M. Torok (1959-1975), L'écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1999.
(7) S. Le Poulichet, p.115 op.cit.
(8) S. Le Poulichet, p.122, op.cit.
(9) H. Frédérik, La poupée de Kokoschka, Paris, Verticales, 2010.
(10) L. Laufer, « L'objet-fantôme, La poupée d'Oskar Kokoschka », La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2004/2 no56,pp.67-76.
(11) Même si leur importance n'est pas négligeable. Voir à ce sujet Melzack (1992).
(12) Voir les travaux de V.S. Ramachandran.
(13) Rogers et Ramachandran, 1996.
A LIRE :
N. Abraham et M. Torok, L'écorce et le noyau (1959-1975), Flammarion, Paris, 2009.
M. Darrieusecq, Naissance des fantômes, Paris, POL, 1996.
E. Fearson, Manuel du chasseur de fantômes, Paris, JC Lattès, 2008.
H. Frédérik, La poupée de Kokoschka, Paris, Verticales, 2010.
S. Le Poulichet, Les chimères du corps, collection « Psychanalyse », Paris, Aubier, 2010.

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