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mercredi 21 mars 2012

La couleur dans la peau



Elle pousse la porte d'une boulangerie. Dès qu'il la voit, le vendeur détourne la tête et la sert sans même la regarder, sauf au moment du paiement, où il consent à lui jeter un coup d'œil de biais, « comme en marchant on sauterait par-dessus une flaque d'eau sale inévitable, racontera-t-elle plus tard, en tentant de décrire tant bien que mal cette expérience violente, sensorielle et solitaire qui s'est déroulée en-deça des mots. Je savais ce qu'il pensait : ''Une Noire''. Pas une Africaine, là encore ce serait différent, mais ''une Noire'', point. Ça immobilisait tout et je ne pouvais rien en dire. Je me sentais coincée par ce que je savais bien qu'il pensait, et qu'il n'aurait jamais admis si je l'avais dit tout haut. » Nous ne nous voyons pas. Certes, nous avons une représentation interne de votre visage mais à quoi ressemblons-nous précisément ?, s'interroge Sabine Belliard, psychologue clinicienne, psychothérapeute et chargée de cours à l'université Paris-Diderot, qui nous donne à découvrir un fort beau livre sur les trajectoires de ces hommes et de ces femmes pour lesquels la couleur de peau fait une identité. Pour sentir que notre visage existe, nous avons besoin du regard d'un autre. Le premier miroir qui fait consister le visage de l'enfant, c'est, dit Winnicott, le visage de la mère : c'est précisément en se voyant dans le regard de la mère que le bébé va pouvoir se construire en tant que personne psychique. Or, à l'âge adulte, il est des regards qui en un instant vous rendent à la vie et d'autres qui vous dé-visagent littéralement, vous réduisent à votre seule couleur de peau et vous font disparaître en tant qu'individu, pour n'être plus qu'une Noire, comme d'autres ne sont plus qu'une « face de citron » ou « une basanée ». Quand la teinte d'un visage est banale, la peau d'une personne marchant dans une foule ne se remarque pas vraiment. Mais suffit-il que sa pigmentation se singularise pour qu'elle perde ce caractère anonyme qui « la met à l'abri d'un regard trop précis » et qu'elle déclenche alors la surprise, la curiosité, le désir ou la haine.

Le terrain de départ de la recherche de l'auteur - qui fit auparavant une thèse sur La peau, sa couleur : du visuel au tactile et dont ce livre a gardé toute la densité tout en étant accessible à un large public -, est celui des Antilles, à la population très métissée, au point que dans chaque famille il est impossible de prédire la couleur d'un enfant à venir. Les personnes rencontrées par S. Belliard dans le cas de son enquête composent une fresque édifiante. Dans les paroles de ces hommes et de ces femmes, s'entrechoquent le poids de la grande Histoire et celui de passions tristes faites d'espérances déçues. Pour un peu, on se croirait dans un roman de Faulkner sur le Sud des États-Unis au XIXe siècle ou de J.M. Coetzee sur l'Apartheid en Afrique du Sud. Mais non. Plus de cent cinquante ans après l'abolition de l'esclavage dans les Antilles Françaises, alors que les différences de peau sont la norme aux Antilles, pour certaines personnes encore, la couleur continue à structurer l'ensemble des relations sociales et , parfois, joue même un rôle dans la manière dont une famille va investir un enfant. Bien sûr, les mentalités ont évolué, l'œuvre d'Aimé Césaire et le mouvement de la créolité qui plaide pour une définition non raciale de l'identité, ont largement contribué à apporter une « perception plus ouverte des différentes origines et différents phénotypes présents aux Antilles ». Et pourtant, de nos jours encore, pour certains, est bien sorti un enfant qui a hérité d'une peau claire, plus claire que celle à laquelle on pouvait s'attendre au regard de la teinte de ses parents». De même, une peau claire est dite « sauvée », et contribue à cimenter le narcissisme familial. Il y a cette jeune femme de 24 ans qui dit sans ambages « ma nièce a été sauvée de la couleur de sa maman, parce que, sa maman, c'est vraiment une négresse ». C'est une adolescente, à la peau particulièrement foncée, dont la mère lui a toujours dit qu'elle était laide, et qui se demande si l'on peut être « noir mais beau », « noir mais réussir ». Et puis, il y a cette jeune femme, descendante de békés, anciens esclavagistes de la Martinique, qui se targue de n'avoir dans sa famille, depuis des générations, aucun ascendant « de couleur », et s'est bricolé une existence où la couleur de la peau joue le rôle d'organisateur psychique au point que tout rapprochement amical ou amoureux avec l'autre, le « coloré », est perçu sur un mode quasi-paranoïaque, comme un péril dont il faut savoir à tout moment se garder.




« Nous sommes tous des gens de couleur »


La deuxième partie du livre se concentre sur les façons dont notre psychisme va se saisir de la couleur de la peau pour s'exprimer. Car qu'est-ce qu'une rencontre si ce n'est un face à face où « le visage se présente à l'autre comme un écran sur lequel s'affiche ce que vit chaque sujet dans son monde interne [...] » Mais pourquoi parle-t-on de « couleur de la peau » ? A partir de quoi décide-t-on qu'une personne est dite ou non « de couleur » ? La peau humaine peut-elle être vraiment achromatique, sans couleur ? En réalité, il n'y a guère que dans certains cas rarissimes d'albinisme que la peau est dépourvue d'une certaine coloration : un « Blanc » n'est pas blanc, un « Noir » n'est pas noir. Nous sommes tous des « gens de couleur ». De plus, la teinte de notre peau n'est pas fixe. Elle change en fonction de notre état de santé, de nos émotions, de notre âge. Avec minutie et explications scientifiques à l'appui, S. Belliard déconstruit brillamment les clichés ineptes qui se cachent parfois derrière nos bons sentiments. C'est passionnant.

Regarder et se laisser regarder, « confier son image à l'autre », met parfois les frontières du moi à si rude épreuve que certains vont jusqu'à agir sur leur « couleur » pour se sentir enfin bien dans leur peau – le cas de Michael Jackson étant bien sûr emblématique d'un processus auquel ont recourt des millions d'anonymes, de l'Afrique Subsaharienne au Japon. Selon l'auteur, la tendance sociale à valoriser certaines teintes de peau se double de constructions individuelles, pulsionnelles, sexuelles où la couleur sert de masque pour dire les conflits familiaux, les angoisses d'abandon, des fantasmes incestueux, des rivalités féminines, indépendamment de toute considération sociale. Ainsi d'une jeune femme guadeloupéenne qui constate que depuis qu'elle est moins proche de sa sœur, cette dernière aurait foncé ! Et, insiste S. Belliard, si aux Antilles il est « courant d'examiner les nouveau-nés pour voir comment ils sont ''sortis'' » cette question en recouvre une autre, celle de ''l'entrée', c'est-à-dire comment il a été conçu ». Par exemple, de même que selon certaines croyances populaires on raconte que les enfants roux sont fabriqués pendant les menstrues de leur mère, aux Antilles les bébés « chabins », à la peau teintée de taches de rousseur, aux cheveux blonds, « rouges » ou crépus, renvoient inconsciemment à un acte sexuel particulièrement sensuel et délicat ou a contrario, rapide et sans douceur (ce qu'attesterait l'expression chabin de kut tâbu, chabin fabriqué en deux coups de tambour, à la hâte et donc pas fini, d'où une peau d'une pâleur extrême). Le psychanalyste Jacques André, qui a décidément l'art de dire l'essentiel en quelques pages avec une érudition et une fluidité impressionnantes, termine d'ailleurs la préface de ce livre, en rappelant les mots du grand Faulkner dans Absalon ! Absalon ! : « cette main noire qui m'arrêtait timidement en se posant sur ma chair de femme blanche [...] dans le contact d'une chair avec une autre chair, il y a comme une dérogation, quelque chose qui coupe net et droit à travers les voies enchevêtrées de l'ordre et des convenances, quelque chose que connaissent les ennemis aussi bien que les amants, car c'est ce quelque chose qui les fait tous les deux. »

Sabine Belliard, La Couleur dans la peau, Paris, Albin Michel, 2012, 22 euros.

jeudi 8 mars 2012

Qu'est-ce que l'exclusion ?


On ne trouvera pas en ouverture de cet ouvrage sur la clinique psychanalytique de l'exclusion ces anecdotes déchirantes où la description aussi minutieuse que complaisante des plaies luisantes d'un pied gangréné au bout d'un corps réduit tout entier à l'état de guenille, impressionne certes la rétine mais n'est pas nécessairement au service de l'élaboration. Certes, on le verra plus loin, ces portraits sont dans le livre – mais à leur juste place. Car ici, il ne s'agit pas de s'apitoyer ni de se laisser fasciner « devant des corps meurtris par l'exclusion, piège dans lequel trop de cliniciens tombent» mais bien de penser la façon dont l'exclusion et la précarisation affectent le rapport qu'un individu a à son corps, à son nom et à sa langue, de témoigner de pratiques de soin concrètes mais aussi de leurs limites, et de réfléchir sur les façons possibles de s'équiper psychiquement pour pouvoir accueillir et écouter d'où parlent les exclus ou les errants.

C'est un fait, l'exclu angoisse. Il exhibe ce que nous passons notre temps à cacher et met à nu tous les échafaudages précaires et fragiles qui constituent « la fabrique normative de nos identités. » Psychanalyste et anthropologue, maitre de conférence à l'Université Paris-Diderot et directeur de publication de la revue Psychologie Clinique, Olivier Douville prévient d'emblée, dans la préface de ce livre dont il a dirigé la publication, que l'affirmation selon laquelle il existerait « une catégorie supposée homogène d'exclus est une fiction » et il n'y a pas un profil psychologique-type de l'exclu.


« Ne plus se reconnaître dans son nom »


Ainsi, l'exclusion peut prendre la forme d'un exil où la perte et le sacrifice ressenti à quitter son pays d'origine n'a pu se transformer en expérience et se transmettre en héritage. Dans certains cas, l'exilé en vient à jeter « par-dessus les bords de sa raison, de sa parole, un petit morceau de soi », il ne se reconnaît plus comme passeur de son nom ni même dans son nom. Olivier Douville cite le cas de ces ouvriers, souvent maghrébins, qui après un accident du travail, « ne se présentent plus qu'en emportant avec eux (ou contre eux) des dossiers d'expertise où […] leur nom ne devient plus que cette trace absurde qui circule sans eux, qui est débattue sans eux. » Mais aussi de tous ceux pour qui « dire et faire reconnaître son nom se résume à dire et faire reconnaître l'aspect en règle des papiers où le nom est écrit. » Réflexion à laquelle fait ensuite écho le texte de Marie Cousein et qui commence par un chiffre qui glace les sangs : en 2009, le rapport annuel de l'Agence des Nations-Unis pour les Réfugiés dénombre quelque quarante-trois millions de personnes déplacées de force. S'en suit le récit du suivi psychothérapeutique en face à face, réalisé à Parcours d'exil, une association d'accompagnement thérapeutique de « demandeurs d'asile victimes de tortures », de Fatoumata, une patiente de 38 ans, torturée et violée dans son pays, puis « obligée de coucher pour pouvoir se loger correctement et pour manger », une fois en France. Tout en exhibant les traces de tortures, Fatoumata parle très peu, comme si ses cicatrices seules étaient en mesure de dire ce qui n'a pu s'inscrire et se parler autrement. Son corps est devenu un espace où « plaies physiques et psychiques peuvent jubiler et jouir mais aussi tenter de se penser/panser et ainsi protéger le sujet d'un effondrement psychique. » Si le texte de Marie Cousein est exemplaire, c'est aussi dans sa précision et son humilité. Il n'est pas de ceux où le clinicien se donne toujours le beau rôle et polit son cas clinique jusqu'à en faire un bijou ciselé. Marie Cousein ne fanfaronne pas, lorsqu'elle reconnaît avoir été dans un premier temps sidérée par le vécu en prison de sa patiente, « peut-être même un peu fascinée. Et si je connaissais le piège d'être happée, sidérée par l'horreur du trauma, il fut difficile de me dégager de cette position. » Elle déplie méticuleusement comment l'exil contraint peut raviver de douloureuses pertes antérieures – la première étant celle de la naissance, lorsque l'enfant quitte la chaleur du ventre maternel et comment, dans certaines configurations, des individus naguère torturés vont réintrojecter le sadisme dont ils ont été l'objet pour le transformer en masochisme. Ainsi de Fatoumata, envisageant tout ce qui lui est arrivé comme un décret du destin, organisé par un Autre terrible, auquel elle se soumet, en parlant d'elle comme d'un déchet « monté par des hommes ».



Comment penser la précarité psychique quand on ne sait même pas

où une mère et son bébé vont pouvoir dormir le soir même ?


Mais l'exclusion, ce peut-être aussi une mère que l'on désigne à la vindicte publique parce qu'elle n'affiche pas les signes extérieurs d'une maternité heureuse. Tout aussi instructif est donc l'article de C. Boukobza, B. Bernard, M. Mansouri et L. Quentin sur le travail en Unité d'Accueil Mères-Enfants de l'hôpital de Saint-Denis, où une équipe pluridisciplinaire accueille des mères et leur bébé en situation d' exclusion, d'errance ou de grande précarité, pour les accompagner, par petits groupes, dans ce qui relève des soins maternels – l'important étant de ne jamais disqualifier ces femmes mais de mettre « des mots sur les faits du quotidien » et de les aider « à décrypter les demandes pour elles énigmatiques de l'enfant », de faire tiers dans des relations souvent duelles où l'enfant finit parfois par être vécu comme un persécuteur. Les auteurs rappellent que beaucoup des mères accueillies à l'unité viennent de pays où la grossesse et la maternité sont « vécues collectivement avec l'appui, le soutien du groupe. Elles n'ont pas appris à être mères toutes seules ». Mais comment pouvoir penser et panser ce qui relève de la précarité psychique quand l'équipe des soignants ne sait même pas où une mère et son enfant, parqué dans une poussette sur et sous laquelle est entassé tout ce qu'ils possèdent, vont pouvoir dormir le soir même ? Comment aider des personnes mises au ban du politique qui sans cesse se heurtent à l'impossibilité de pouvoir bénéficier de certaines aides sociales car elles sont injustement appelées « sans papiers » ?, s'interrogent les auteurs. « Les travailleurs sociaux, sans doute rendus agressifs du fait de l'impuissance où ils se sentent à aider ces femmes, n'hésitent pas à dire : '' toutes les mêmes. Cet enfant, elles l'ont fait pour avoir les papiers, ou pour avoir un secours. » Justement, ces enfants, que deviendront-ils ? Bien sûr, l'équipe l'ignore mais se raccroche à une conviction : les lieux, les personnes, les objets qui composent l'Unité d'accueil constituent un espace stable et sécurisant. « La conviction de servir à quelque chose reste, malgré toutes les questions sans réponses qui nous occupent, une illusion nécessaire et opérante. »


« Quand on lui demande comment il va, il donne des nouvelles de son chien »


Si le texte de Marie-Claude Fourment-Aptekman sur les représentations de l'espace urbain et la structuration psychique des jeunes en situation de précarité et de violence est à première vue d'un abord plus ardu, il offre, de par sa densité, une réflexion sur la façon dont l'architecture construit les esprits. Comment, dans les grandes métropoles, les adolescents se réapproprient-ils la rue pour tracer les bords d'un monde interdit à ceux qui ne font pas partie du groupe ? L'auteur a rencontré une soixantaine d'adolescents de 15 à 18 ans, dans la ville de Fortaleza au Brésil et dont beaucoup viennent de la rue, auxquels elle a demandé de réaliser deux dessins : l'un de leur quartier avec les trajets qui s'y effectuent, l'autre d'un lieu idéal. Or, dit l'auteur, ce qui frappe dans ces dessins, c'est qu'ils sont désertés de toute vie : manque de présence humaine, absence de perspective, habitats relégués dans une petite partie supérieure de la feuille, le reste étant laissé au blanc, au vide, éléments agglutinés les uns aux autres comme des morceaux, sans continuité aucune (la mer ne touche pas la plage, les maisons sont dispersées), où rien n'accroche le regard. Ces phénomènes d'aplatissement, de condensation et de fragmentation se retrouvent surtout chez les filles du groupe, et témoigneraient, dit l'auteur, d'une difficulté majeure à « se situer comme corps dans un espace où [le jeune]ne semble avoir aucune prise, où il ne se sent en aucun cas un acteur : tout se ressemble, il n'y a personne, il n'y a pas de repères. » Si l'on aurait aimé trouver ici des développements plus poussés sur la sexuation et la différence des processus de subjectivation, d'identification et de désidentification à l'adolescence, le texte d'Olivier Douville et de Virginie Degorge, sur l'errance adolescente, prolonge et ouvre plus largement la réflexion, en nous emmenant du Mali au Bénin, du Brésil au Cambodge. Les descriptions de ces adolescents rencontrés par Douville sur les rives du Mékong sont stupéfiantes : « On voyait arriver sur les rives de ce fleuve des créatures, des sujets qui étaient pétris de l'énergie d'avoir été, disaient-ils, créés sans trouver la moindre assignation identitaire, et qui allaient déambulant le long de ces rives herbeuses comme en une procession funambulesque ralentie et indévidable. Livides, en haillons, couverts de boues, hérissés de carcasses d'animaux et de plumes, des écailles de poissons collées à leurs visages, oblitérant les yeux [… ] A d'autres moments l'un épuisait sa marche au milieu de nous – pas encore face à nous. On le rencontrait alors, du moins on l'entourait, mais passés les premiers temps de bonjour et d'accueil, nous ne savions plus vraiment ni avec qui nous étions ni qui nous étions»

Les auteurs font ici deux paris : d'une part, aborder les adolescents errants « comme s'ils avaient tout de même éprouvé la capacité d'avoir élu domicile là où ils sont». Rien de plus difficile, car lorsque ces adolescents s'adressent au clinicien ou qu'ils sont signalés par d'autres errants, ils sont « au bout du rouleau » et on ne voit plus que tout ce qui leur manque ; d'autre part, de ne pas envisager leur errance sous l'angle du déficitaire (non-lieu, non représentation, non-sens). Car, insistent-ils, cette errance peut avoir une fonction, venir en réponse à « une menace », une « angoisse irreprésentable ». Souvent aussi, la vie psychique de l'errant peut se faire en binôme. Ce peut être un errant qui prend soin d'un autre errant qu'il juge plus mal en point que lui ou un errant qui ne se sépare jamais d'un animal qui devient, en quelque sorte, la partie saine de son moi – comme ce jeune rencontré à Rennes dont le corps était laissé à l'abandon mais dont le chien aurait pu concourir dans un concours canin et qui, lorsqu'on lui demandait « comment ça va ? », donnait des nouvelles de son chien. « C'était ça, sa carte de visite dans le monde. Lui dire ''bon, écoutez, assez parlé de votre chien'', reviendrait alors à dire « vous n'avez aucune dignité, vous n'êtes que cette espèce de corps, déchet puant dégueulasse... »


Quand la rue n'est plus un point d'horreur fixe ou un idéal dont on aurait la nostalgie


La deuxième partie de l'ouvrage examine les réponses institutionnelles possibles et leurs impasses. Michèle Benhaïm revient sur la possibilité à faire d'une rencontre avec le clinicien, le point d'un sauvetage, si infime soit-il, du corps et de l'esprit. D'abord en allant, par le travail de rue et en prenant l'initiative du transfert, à la rencontre de l'autre. Ensuite, en supportant, contenant et étayant l'affolement d'un sujet qui était à la rue et se trouve soudain « déplacé » car mis à l'abri. Enfin, en accueillant, la demande de psychothérapies formulés par certains, qui veulent questionner la rue, qui n'est plus alors « un point d'horreur fixe ou, à l'inverse, un point d'idéal dont on aurait la nostalgie ». Olivier Douville examine ensuite comment se fabrique un paria et pourquoi ces patients rendent notre rapport à notre corps propre soudain honteux, « embarrassant, gênant, peu supportable ». Comment travailler avec la haine qui peut surgir chez les patients et chez les soignants au sein d'une institution dont le credo est le caritatif ? Jean-Paul Mouras revient longuement sur la spécificité de la clinique des addictions. Pourquoi certains exclus en viennent-ils à se détruire pour survivre ? Quelle fonction le produit, la drogue, joue-t-elle dans leur économie psychique ? Se dessine en creux, un plaidoyer pour une transformation de la psychanalyse : « La psychanalyse ne fait plus rêver », dit-il. Le psychanalyste, plutôt que de « se chercher une légitimité », doit « revenir à ce qui a été de plus anormal en lui, sa demande d'analyse. Pas une demande pour devenir analyste, mais une demande d'élaboration, de mise à jour des failles qui le constituent. Alors, il comprendra que le toxicomane est à la fois celui à qui ne s'applique pas la psychanalyse, mais en même temps celui qui, si on l'applique, met en évidence, plus que dans toute autre pathologie, ses incohérences et ses points faibles. » Enfin, Sylvie Quesemand-Zucca rappelle que la philosophe Hannah Arendt avait la première souligné à quel point, s'agissant des apatrides « Être fondamentalement privé des droits de l'homme, c'est d'abord et avant tout être privé d'une place dans le monde qui donne de l'importance aux opinions et rende les actions significatives. » Or, constate Quesemand-Zucca, l'engorgement actuel des structures d'accueil initialement créées pour faire face à des situations d'urgence, nécessite d'imaginer des structures pour le court, le moyen et le long terme. La psychiatre propose la création de petites unités de quartier, regroupant au maximum une quinzaine de personnes hébergées, et comprenant un local collectif, des chambres et des lieux d'échanges (ateliers d'écriture, théâtre, bricolage, ergothérapie...).

Tous les auteurs de cet ouvrage ont une expérience de terrain confirmée dans le domaine du soin, de la recherche ou dans l'invention de dispositifs institutionnels ou de l'accompagnement d'équipe et appartiennent à des écoles psychanalytiques variées – ce qui permet d'éviter l'écueil d'un abord monolithique de la question. L'ensemble s'adresse prioritairement aux acteurs du soin et de l'accompagnement social mais est suffisamment clair, pédagogique et plaisant à lire pour intéresser le grand public. Pour un peu, on en prescrirait même la lecture à nos candidats à l'élection présidentielle...

O. Douville et al, Clinique psychanalytique de l'exclusion, coll. Inconscient et Culture, Paris, Dunod, 2012, 262 pages, 24, 70 euros.

vendredi 2 mars 2012

Présence/Absence


Amis lecteurs de ce blog, qui me demandez, avec un tantinet d'angoisse, d'agressivité ou de curiosité dans le point d'interrogation pourquoi je ne suis plus sur Facebook ces temps-ci, décrispez-vous tout de suite. Je suis tout simplement en train d'écrire mon prochain roman, que j'espère finir en mars 2013. A bientôt, donc.

Droit de réponse de Jean-Jacques Moscovitz

J'ai, il y a quelque temps, écrit pour Le Cercle Psy un article sur le livre de Gérard Haddad Lumières des astres éteints -- La psychanalyse face au camp. A ma grande surprise, cet article, que l'on peut retrouver en cliquant ici, a suscité un courrier du psychanalyste Jean-Jacques Moscovitz qui estime que Gérard Haddad s'est largement inspiré de ses travaux (notamment son ouvrage de 2007, D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah) et de ceux de son groupe, Psychanalyse Actuelle, mais sans les citer. Je ne souhaite pas prendre parti dans cette querelle, qui me désole, et publie donc ci-dessous, en italique, le texte de JJ Moscovitz en vertu du droit de réponse qu'il m'a demandé. On peut trouver plus de détails et d'explications sur le blog de son association, Psychanalyse Actuelle en cliquant ici

Courrier de J.J. Moscovitz :

"D’un contournement plus que maladroit …. de Gérard Haddad dans son auto livre bien à lui: « La psychanalyse face au Camp »… Cet ouvrage de G Haddad pose de nombreuses questions, en voici quelques unes :

1)S’implique-t-il comme psychanalyste ou plutôt comme admirateur de Lacan ? Ex : page 163-64 est évoqué ce point tiré de Lacan, ce trou topologique du sujet , quand GH parle du peintre François Rouan (cf son texte en post face), qui lui par son œuvre désigne le trou réel dans le symbolique, alors que GH le bouche, et ainsi, brouillon de chez brouillon, se débarrasse t-il de ce qui fait trou irrecevable : Shoah de Lanzmann, l’Actuel (cité par GH p.151) terme qui, je le souligne (in mon ouvrage "D’où viennent les parents, psychanalyse depuis la Shoah" publié en 1991 et réédité en 2007), n’est pas là pour faire joli, mais pour dire combien aujourd’hui notre subjectivité est indicée à ce qu’il s’est passé. A cet impensable de la Shoah, ce qu’ on ne perçoit que dans ses conséquences, GH n y voit qu’une rhétorique qui le séduit et avec quoi il voudrait séduire son lecteur. Ecartés aussi les travaux proprement cliniques d’Anne-Lise Stern, ancienne déportée devenue psychanalyste, avec qui il dit être d’accord et qui, de fait, n’est citée que comme caution ; vertige de prétention, il ne cite que ce qui l’éblouit pour donner raison à ses certitudes. Ce qu’A.L.Stern a si fortement soutenu, c’est que l’objet (a) selon Lacan en tant que déchet est équivalent au déporté, nu de toute identité humaine. Et muni de ça, GH de passer la main en fin de son ouvrage à Agamben qui avec le mot « mouchoulmane » ne voit que le pire des dérélictions, celle de l’atteinte et l’humiliation de tout le monde arabo-musulman par Israël… Sorte de politisation perverse du conflit au Moyen Orient dont jouissent ceux qui ne se privent pas de transposer l’impensable de la Shoah au Moyen Orient, comme dans l’article paru ds Le Monde de juin 2002 signé Edgar Morin, Sami Naïr, Daniele Sallenave, intitule « israel-Palestine : le cancer » , où le cancer , dans le conflit moyen oriental , se révèle pour ces auteurs, n’être que « l’Etat sioniste »
C'est sans sourciller son lien à Israël, tel que GH prétend sur FR2 comme dans son livre combien ce pays est sous la coupe de la Shoah, au point de soutenir que le palestinien serait devenu le nazi des israéliens aujourd’hui, et cela est avancé par notre « héros » pour sauver le destin de tout le peuple juif. Salvateur notre homme ! rien que ça, alors que ce mot de nazi s’utilise de partout comme insulte au point d’en atténuer ce dont il est porteur. Aucune précaution de la part de notre sauveur, alors qu’un analyste se doit sans cesse d’interpréter un tel couplage nazi/juif transmetteur de haine de par le monde, ce qui est entendu tous les jours en France, et ailleurs.
2)Cet ouvrage de GH en effet n’est qu’un reportage autocentré par un journaliste qui se missionne lui-même pour faire un scoop sur « La Psychanalyse face au Camp », en faisant un scanning très orienté pour se situer comme le seul et le premier en France à avoir découvert le mal des déportés dans une perspective psy., et les conséquences selon lui qui en découlent à travers le monde. Avec ce terme de face -à la Shoah- GH inverse le sens, l’orientation du mouvement de la rencontre : ne serait-ce pas plutôt la Shoah qui dirait à la psychanalyse : comment en es tu entamée, que me veux-tu, que m’amènes-tu ? alors que dire face au Camp, c est comme si la psychanalyse allait à la conquête d’une nouvelle victoire telle celle de Rome sur Carthage, de GH sur ses collègues qu’il ne peut même nommer.
3)Et dire comme ce livre l’énonce, qu’est impliquée la fonction père dans la Catastrophe, c’est au minimum pour un auteur s’impliquer lui-même dans ce qui a pour nom filiation à un discours, affiliation à des enjeux connus de chacun et qui engagent, c‘est un minimum, à reconnaître ses collègues psychanalystes avec qui il a été proche depuis 40 ans et qui l’ont précédé sur de tels enjeux des plus sérieux puisqu’ils engagent le lien social entre analystes soit le rapport au désir du psychanalyste. Voilà pourquoi leurs ouvrages et travaux sont lourdement contournés. Le désir de l’analyste est là en effet éjecté, ni plus ni moins, au profit de provoquer sur un tel enjeu une rivalité inexcusable par une telle omission calculée. Ainsi dés la première ligne de son livre il jette la date de 1982 comme initium de ses propres travaux avant tous. il a sans doute lu pourtant un écrit de 1980 intitulé « Judaïsme colophon [index] de la Psychanalyse », publié dans un ouvrage collectif au Seuil en 1981 sous le titre du colloque « La psychanalyse est-elle une histoire juive ? » dirigé par JJ Rassial, où j’évoque l’attaque du signifiant juif du fait du nazisme, dans de nombreuses familles.
4)Par une telle autoréférence, GH soutient que ceux qui ont été touchés directement, sont depuis la Shoah incurables, sans désir, sans vie, et ne peuvent que subir toujours plus l'œuvre de destruction. Ainsi son assertion immensément péremptoire sur les suicides de Primo Lévi, Bruno Bettelheim, Paul Celan, l’arrêt de la parentalité chez Kertész, parce que la Shoah a continué de les frapper, alors que leurs biographies nous impliquent dans des abords beaucoup plus nuancés. Il ne semble pas vouloir savoir que dans leur parcours personnel bon nombre de psychanalystes, d'artistes, tout un chacun, de par leur rencontre avec les effets de la Shoah n'ont pas pour autant cesser de vivre et de désirer. De créer. Oui désirer reste toujours possible malgré tout, malgré le « Camp » comme le nomme GH qui ne veut pas voir que le mot Shoah tel que Lanzmann le propose , désigne et l’effectuation des crimes et la sépulture de chacune des victimes assassinées. Shoah en hébreu et parce qu’en hébreu, la langue du peuple frappé à mort dans l’Europe nazifiée indique combien il nous fait extraire la victime du monde de son bourreau, afin que sa mort, dans la torture de la chambre à gaz, lui soit rendue.
G Haddad ne semble n'avoir d'intérêt en effet que pour le scoop que son livre exhiberait à un public non averti. Ainsi voudrait-il faire croire qu' il serait en France le seul voire le premier à aborder de telles questions cruciales pour nos vies et notre travail de psychanalystes comme pour toutes celles et tous ceux sensibles dans l'actuel aux conséquences de ce qui a eu lieu. Il ne voudrait nous voir aujourd'hui que toujours plus prisonniers dans le registre mélancolique définitif du sans espoir, et dés lors témoigner à sa manière de sa compassion impuissante, le cher petit ! , envers des gens sans autre valeur que d’avoir en médaille cette souffrance post camp qui irradie partout aujourd’hui- « comme après une catastrophe nucléaire» dit-il alors que cette image-là, qu’il met en exergue depuis Nathan Kellerman son nouveau mentor, vient, plus près de nous , de lui, de l’enseignement d’Anne-Lise Stern dans son séminaire « Camp, Histoire, Psychanalyse ». Que GH se retourne quelque peu vers lui sans se contourner lui-même pour en être enseigné de ce sans espoir où il veut nous enfermer, car cela l'orienterait vers les autres qu'il semble vouloir ignorer au prétexte d'écrire sur la Shoah, terme qu’il exècre tel qu’il le dit à qui veut l’entendre. Et surtout qu'il n'oublie pas combien certains, et nous sommes de plus en plus nombreux, ont l'esprit en lutte contre les effets singuliers des horreurs des disparitions collectives. Ce dont il ne semble même pas avoir été effleuré dans son livre. L’est il en son intime ? le titre pour le moins curieux de son livre « Lumière des astres éteints » permet d’en douter tant son travail porterait plutôt sur le mot génocide, terme général, qui met au loin toute inscription dans l’intime. Jjmoscovitz

jeudi 1 mars 2012

Des bords


" Je me disais jadis que je ne perdrais jamais quelqu'un si je le photographiais assez."
Nan Goldin

(cette photo a été faite par le psychiatre Gaétan Gatian de Clérambault au Maroc. Elle est extraite de l'ouvrage Gaëtan Gatian de Clérambault psychiatre et photographe. Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1990, réalisé sous la direction de Serge Tisseron.)