samedi 12 janvier 2013

Ce qu'aimer veut dire

                   

Trois ans seulement après Le Ruban Blanc, Michael Haneke a remporté avec Amour sa deuxième palme d’or à Cannes et vient de créer la surprise avec cinq nominations aux oscars. Un film d’une beauté térébrante. (ici une version réactualisée de l'article que j'ai écrit pour l'édition du 21 décembre de la revue suisse La Cité).



On trouve son cadavre dans une pièce dont on a obturé la porte avec du ruban adhésif, couché sur un lit, en robe sombre, la tête en putréfaction parée d’un écrin de fleurs comme une jeune fille pour ses noces. D’emblée, la fin nous est donnée. Mais le cinéma partage avec certains rêves ce privilège que nous a ôté l’existence : pouvoir, à la séquence suivante, retourner dans le passé.
Georges ( Jean-Louis Trintignant) et Anne (Emmanuelle Riva) pourraient être vos parents, des gens que vous croiserez tout à l’heure dans la rue – ou vous, peut-être. Dans l’autobus qui ramène ce couple de musiciens octogénaires après un concert donné par un ancien élève d’Anne, elle parle avec enthousiasme, il l’écoute et lui sourit. Ce sera leur dernière sortie. Le lendemain, alors qu’ils prennent leur petit déjeuner, Anne fait une attaque cérébrale.
                            
Michael Haneke, Emmanuelle Riva, Jean-Louis Trintignant.
                                     L’appartement comme théâtre de toutes les cruautés
Comment faire face au glissement progressif vers la mort de la personne qu’on aime? Aux grincheux qui se pincent le nez dès que l’on prononce le nom du cinéaste autrichien aux deux palmes d’or, on répondra simplement que, sur un sujet aussi délicat, Michael Haneke a su éviter l’écueil du sentimentalisme niais avec une élégance glaçante. A  la villa des quatre seigneurs de Salò ou les cent vingt journées de Sodome (1975) de Pier Paolo Pasolini (1) se substitue, dans l’oeuvre de Michael Haneke, l’appartement familial comme théâtre de toutes les cruautés. La famille du Septième continent (1989) choisit de s’y suicider après avoir détruit tous les biens matériels qui composent son quotidien. Benny fait de sa chambre un bunker où il peut visionner la violence du monde à satiété (Benny’s video, 1992). Dans Funny Games (1997 et 2007 pour la version américaine), c’est dans une maison de famille que Peter et Paul font subir à leurs victimes, sur le ton de la farce, les pires atrocités. Erika Kohut et sa mère partagent le lit de l’appartement dans lequel elles vivent (La Pianiste, 2001).
Dans Amour, la férocité a également le visage du dévouement et de la bonté et, pour cadre unique, un appartement bourgeois rempli de souvenirs accumulés au cours d’une vie à deux. Haneke montre un couple qui se soustrait délibérément du champ social. On ne verra donc rien des salles d’opération, ni de l’habituel ballet des médecins autour du corps souffrant. Tout juste sont-ils suggérés par des métonymies (fauteuil roulant, perfusion) qui apparaissent progressivement au milieu d’un bric-à-brac d’objets – photos de jeunesse, livres – empilés dans cet appartement qui ressemble à s’y méprendre à certains tableaux du danois
Vilhelm Hammershoï.
                                                       
                                                      Épreuve de vérité
Il fallait l’exigence de Michael Haneke pour, tout à la fois, réussir à faire sortir de sa retraite Jean-Louis Trintignant et donner à Emmanuelle Riva un rôle d’un réalisme à la limite du supportable et à la mesure de son talent. A la vieillesse des corps des personnages fait écho celle de cet extraordinaire duo de comédiens.
De ses mains parcheminées, Jean-Louis Trintignant effleure les joues rose poussière d’Emmanuelle Riva – qu’il nous soit permis de la trouver plus belle encore que dans Hiroshima mon amour (1959). Georges chante des comptines à Anne. Il la nettoie, il la nourrit. Et regarde, l’oeil bas, ce corps qu’il a tant aimé, croupissant dans ses excréments, et dont bientôt ne s’échappent plus que de pauvres petits mots insensés ou des cris terrifiants. Dans la lignée d’Hitchcock, de Bresson ou de Bergman, Michael Haneke traque avec
une rigueur d’entomologiste la vérité des êtres (des personnages et du spectateur) en perturbant les codes de l’expérience filmique : fragmentation des corps, plan-séquence, ellipse, répétitions, hors-champ, musique chevauchant de manière inattendue une succession de scènes ou s’interrompant brusquement, intégration
du spectateur dans le film, extension possible du cinéma vers l’art contemporain et la performance.
Regarder un film de Michael Haneke, c’est faire une expérience filmique, optique et existentielle belle et cruelle – comme l’est le grand théâtre de nos vies. Contrairement aux films de divertissement, où ce qui est montré relève du spectacle et de l’illusion, les films de Michael Haneke tiennent lieu d’épreuve de vérité.
En dénudant de tout sentimentalisme ce qui est vu à l’écran, ce qui se cache dans l’oeil de celui qui regarde est à son tour dénudé. Les films de Michael Haneke placent le spectateur face à l’effroyable liberté donnée à chacun : celle de faire le Mal ou de choisir le Bien. En cela, ce sont des films profondément tristes qui peuvent nous rendre meilleurs et, parfois même, profondément heureux.
Isabelle Huppert & Benoît Magimel dans "La Pianiste".
                                                     
Aimer, jusqu'à la mort 
Amour est un film somptueux – comme le furent, en d’autres temps, L’Aurore (1927) de Friedrich Wilhelm Murnau ou Solaris (1972) d’Andreï Tarkovski. Une plongée clinique dans les abysses de la condition humaine. Et un grand film d’amour – pour peu que l’on admette que l’amour n’a pas grand chose à voir
avec les bons sentiments.
Qu’est-ce qu’aimer jusqu’à la mort ? Dans Le Septième continent, une petite fille suit ses parents dans la mort, sans leur opposer la moindre résistance – et tout ce petit monde se suicide en écoutant Jennifer Rush chanter The Power of Love (Le pouvoir de l’amour) à la télévision. Dans La Pianiste, l’amour d’Erika Kohut pour sa mère est précisément ce qui va la conduire, quand enfin un homme lui veut du bien, à ne pouvoir lui proposer que le pire.
Dans cet Amour-là, quand Georges tue Anne et qu’elle cesse enfin de souffrir, chacun se demandera si, depuis le début du film, il a assisté à une incitation au meurtre ou à un acte d’amour sublime. A cela, Michael Haneke ne donne aucune réponse. Son cinéma pose des questions. Nous regardons ses films et ils nous regardent. Les ellipses et le hors-champ de ses films deviennent l’espace où se déploient nos images mentales les plus voilées – et nos monstres.
Il est toujours frappant de constater à quel point, une fois finis, les films de Michael Haneke laissent une empreinte durable sur les visages des spectateurs. Ce jour-là, il y a, dans ce cinéma-là, des visages creusés par le chagrin, pétris de remords, blancs de peur. Et, d’autres, à nouveau saisis, au milieu du chemin
de leur vie, par une joie paradoxale, celle de la sauvagerie de l’enfance. On repense aux adolescents-bourreaux de Funny Games. L’un d’eux, joué par Arno Frisch, incarnait, des années plus tôt, l’enfant-meurtrier de Benny’s video. On se souvient des chérubins silencieux du Ruban Blanc (2009). On songe au souvenir raconté par Georges à Anne, juste avant de la tuer. L’histoire d’un tout petit garçon livré, derrière les murs d’un vieux château au milieu des forêts en Auvergne, à l’iniquité des adultes pendant une colonie de vacances: «J’avais conclu avec maman un pacte secret. Je devais lui écrire chaque semaine et je devais lui envoyer une carte postale. Si le séjour me plaisait, je devais y dessiner des fleurs, sinon, des étoiles. Elle a gardé la carte – elle était recouverte d’étoiles.» Et soudain, le souvenir d’un pacte en tous points similaire, conclu il y a bien longtemps, crève l’écran de notre mémoire.
SC

Bande annonce du film Amour : http://www.youtube.com/watch?v=_JouFRNwDqc

A lire : Haneke par Haneke, entretiens avec Michel Cieutat et Philippe Rouyer, Stock, 2012.

(1) : L’un des films préférés de Michael Haneke, qu’il avoue n’avoir pu supporter de visionner qu’une seule fois.

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