mercredi 4 septembre 2013

"Personne(s)", d'après "Le livre de l'intranquillité" de Fernando Pessoa, éditions Cécile Defaut.

A partir du 16 octobre, on pourra trouver en librairie Personne(s)  l'essai que j'ai écrit sur Le livre de l'intranquillité de Fernando Pessoa pour la collection "Le livre/La vie", dirigée par Isabelle Grell.


Retranché dans ses rêveries, un homme rédige le journal de bord fragmenté d'une collection de sensations qu'il se risque parfois à appeler : existence. Ce journal étrange, c’est "Le Livre de l’intranquillité". Plus Bernardo Soares s'y abîme dans la contemplation des paysages de son âme, plus il se regarde et se regarde se regarder, plus nous regardons cet homme regarder le gouffre en lui, et plus Fernando Pessoa nous regarde et regarde le gouffre en nous. Oui, la mélancolie de Bernardo Soares, c'est la nôtre – que nous pleurions les cités enchantées où nous ne sommes jamais allés, l'effondrement des idéaux sur lesquels nous pensions avoir bâti nos vies, un visage aimé (ou son masque), ou une enfance automnale dont seuls des effluves nous parviennent encore, tandis que nous déambulons, « par les rues, somnolant de [notre] vagabondage de feuille.» 

Examiner ce en quoi j'ai été fabriquée et transformée par "Le Livre de l'intranquillité", m'oblige, non parce que je le souhaite, mais parce que tout m'y pousse, à citer ce fragment atroce, qui recouvre et écrase ma tentative : « Réaliser une œuvre pour, une fois réalisée, s'apercevoir qu'elle ne vaut rien, c'est une tragédie pour l'âme. C'en est une bien plus grande lorsqu'on sait que cette œuvre est encore la meilleure que l'on pouvait réaliser. Mais, alors qu'on s'apprête à écrire, savoir à l'avance que votre œuvre sera fatalement imparfaite et ratée ; au fur et à mesure qu'on écrit, constater qu'elle est effectivement imparfaite et ratée – voilà le maximum de torture et d'humiliation que peut endurer notre esprit […] ». Savoir qu'on n'arrivera jamais à émuler l'œuvre somptueuse qui s'est livrée comme le visage du pire, et que, sous ce visage, même le masque de Fernando Pessoa est hors d'atteinte, redouble la mélancolie. Et c'est précisément de mélancolie, d'ombres, de fenêtres et de fragmentation dont il sera aussi question ici. Car à ce regret obsédant des choses qu'on a perdues sans qu'elles aient nécessairement été mais qu'on garde pourtant le secret espoir de retrouver un jour, les Portugais donnent le nom de saudade. Le mot saudade ne se traduit pas. C'est le privilège des grandes jouissances comme des grands chagrins. 


Ce que Fernando Pessoa pleure à travers Bernardo Soares, ce sont des mondes perdus – Le Portugal du Quint Empire, la Chine, Samarcande. Cette tristesse sans larmes, c'est enfin celle liée à ce paradoxe qu'il faut chaque jour oublier pour pouvoir continuer à vivre : s'il faut « tout sentir de toutes les manières » , tout en se vivant comme le centre de sensations, le sentiment de posséder ces sensations n'appartient à personne.

Un jeune homme sculpté sur une stèle antique, une femme sans âge murée dans le silence éteint d'un hôpital psychiatrique, Hamlet, le diable, Søren Kierkegaard, un mage anglais louche, un couple buvant, dans l'entresol d'un restaurant lisboète, un potage où nagent quelques cheveux gris, et tous les Bernardo Soares du monde noircissent, assis dans l’ombre, des feuillets qu'ils égarent ensuite dans des cafés bruyants ou de pauvres meublés - et leurs mots dérivent sans fin dans le lait de leurs yeux révulsés par le sommeil des morts, surnageant béatement parmi les épaves de ce livre des masques.

SC


L'enjeu de la collection "Le livre/La vie" est le suivant :

Relever le défi de Roland Barthes dans son Roland Barthes par Roland Barthes, p. 152: "Projets de livres": "Le livre/ la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an". Il s'agit donc pour l'auteur de choisir une oeuvre ou un écrivain, un philosophe, un peintre qui l'a marqué et qui reste ancré d'une manière constante dans son travail, ses pensées, son quotidien. Le pacte est que l'auteur dispose d'exactement 365 jours pour noter dans son propre style d'écriture en quoi cette oeuvre choisie existe, LA, dans sa vie. L'écrivain date ses inscriptions et rend le texte 365 jours après avoir commencé.


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