samedi 1 novembre 2014

Les récits de cas psychanalytiques sont-ils des fictions ?

Psychanalyste, membre de l'Ecole de la Cause Freudienne, maître de conférence au département de psychanalyse à l'université de Paris VIII, Clotilde Leguil est aussi une grande cinéphile. Son dernier livre, In Treatment, Lost in therapy, est un brillant essai critique, qui prend le prétexte de la série du même nom, avec Gabriel Byrne, pour disséquer ce qu'est devenue la psychothérapie à l'américaine. Je ne suis à peu près d'accord sur rien de ce qui est dit dans ce livre. Néanmoins, je le trouve très incisif et assez génial. J'avais donc souhaité interroger son auteur sur l'écriture du cas, la fiction, et la psychanalyse, pour un article.


A lire : Clotilde Leguil, In Treatment». Lost in therapy,  PUF, 210 p., 13 €.


11.    Un récit de cas clinique, est-ce un article scientifique ? est-ce une fiction ?
Clotilde Leguil.

Je dirai que c’est une question cruciale qui vous posez là, qui touche au statut même de la psychanalyse, une question qui renvoie au sens que la psychanalyse donne au mot de «science » et à celui de « fiction ».
Le statut du récit de cas clinique est singulier. Impossible à classer du côté de la pure science ou du côté de la pure fiction. Mais comportant un rapport à ces deux dimensions.
En effet, le récit de cas clinique comporte nécessairement une dimension scientifique car il s’agit d’une démonstration, concernant la conduite d’une cure, ses temps logiques, les moments de franchissement d’un sujet dans son rapport à son symptôme. Cette dimension scientifique est donc une dimension démonstrative.
Mais il y aussi une dimension proprement subjective, au sens où le psychanalyste rend compte de la façon dont il a essayer d’opérer avec un patient, sans savoir à l’avance ce qu’allait produire ses interventions. Si la présence du psychanalyste est de l’ordre d’un effacement dans la cure, elle ne l’est pas dans le récit de cas. L’intérêt du récit de cas ne me semble pas de donner à observer les résultats objectifs d’un travail, mais bien au contraire les effets toujours inattendus de l’interprétation, qui supposent une part de contingence. Ainsi le psychanalyste n’est pas extérieur au tableau. En ce sens, il témoigne aussi à travers son récit de la façon dont quelque chose s’est construit avec le patient. Lacan disait en 1964 que le psychanalyste faisait partie du concept de l’inconscient. Je crois que cette phrase rend bien compte du caractère dialectique du récit de cas.


2. Après les polémiques sur l'exactitude des cas freudiens, quel crédit peut-on encore accorder au récit de cas ? 

Le crédit que l’on peut accorder au récit de cas est proportionnel à ce que le récit de cas nous enseigne sur la pratique. Les récits de cas les plus intéressants ne me semblent pas être ceux qui cherchent à faire croire aux miracles, ceux qui cherchent à exposer que tout a bien marché. Au contraire, les récits de cas les plus passionnants sont ceux où le psychanalyste rend compte des obstacles, des échecs, de ce qui a raté. Jacques-Alain Miller disait dans une intervention à Comandatuba au Brésil en 2004, que finalement ce qui distingue la pratique lacanienne de la psychothérapie, c’est qu’elle se fonde sur ce qui rate. C’est autour de ce qui rate au sein même de l’opération de la parole sur le symptôme que le récit de cas doit se construire. C’est une voie étroite entre la transparence et l’obstacle, comme aurait pu le dire Jean Starobinski.


3. Vous-même, dans votre pratique, quelle importance accordez-vous à ces récits freudiens princeps? Et à la pratique du récit de cas en général ?

J’ai toujours beaucoup de plaisir à travailler les récits de cas freudien, et à assister en direct en quelque sorte à travers l’écriture de Freud et son honnêteté clinique, aux questionnements, aux hésitations, aux tourments du fondateur de la psychanalyse. Je trouve que la lecture proposée des Cinq psychanalyses par Lacan, dans ses différents séminaires, permet de s’y retrouver, car il introduit une armature logique qui donne un éclairage inédit sur le cas. Dans le cas Dora par exemple, Lacan introduit la dimension de la dialectique hégélienne afin de saisir comment Freud a opéré. Son écrit « Intervention sur le transfert » rend compte de cette logique à l’œuvre, qui opère sur le mode du renversement. La lecture lacanienne du cas Dora permet de voir comment Freud intervient pour montrer à la jeune fille en quel sens elle participe sans le savoir au désordre du monde dont elle dit souffrir. C’est lumineux.

4. Il existe aussi un courant depuis quelques années, dans certaines sociétés de psychanalyse, qui se garde de parler " des cas", en mettant en avant la confidentialité (l' argument consisterait sommairement à soupçonner ceux qui parlent des cures de "jouir" de leur patients)  et qui donc s'interdit un étayage de la théorie via la clinique. Qu'en pensez-vous ?

La dimension de la confidentialité est fondamentale. Il y a en effet une question d’adresse. Ces récits s’adressent à celles et ceux qui eux-mêmes exercent la clinique et qui se forment à travers l’expérience des autres. Ils ne sont pas faits pour être divulgués sans précaution. Il y a aussi une façon de rendre compte d’une logique de la cure qui permet de transmettre l’expérience de la psychanalyse tout en restant dans les limites du dicible et de la pudeur nécessaire. La dimension conceptuelle permet de distinguer aussi le récit de cas de toute exhibition de l’intime, à une époque où en effet, le champ de l’intime s’avère de plus en plus réduit.



5. A contrario, les films ou les livres qui mettent en scène des patients et/ou des psys peuvent-ils nous transmettre une vérité de l'expérience analytique ? Ou un récit ?


In Treatment
J’ai écrit un livre aux PUF comme vous le savez sur la série américaine In Treatment qui met en scène un psy new-yorkais avec ses patients. Nous avons eu l’occasion d’en parler ensemble sur France-Culture. Cette série me semble illustrer ce qui relève de la pratique de la psychothérapie aux Etats-Unis et n’a rien à voir finalement avec la psychanalyse. Un malentendu a eu lieu lorsque le titre proposé en français fut « En analyse ». Difficile de mettre en scène une cure. Freud s’y était toujours opposé.
Je trouve que la vérité de l’expérience analytique est plus finement transmise par des fictions qui ne mettent pas en scène des cures mais rendent compte des rêves et des cauchemars de leurs personnages. C’est pour cela que dans mon premier livre, Les Amoureuses, j’ai écrit sur le chef d’œuvre de David Lynch, Mulholland drive. Avec ce film, Lynch, sans s’intéresser d’ailleurs à la psychanalyse, nous donne à voir le cauchemar d’une héroïne et son impossible réveil. Il nous fait éprouver avec cette fiction en quel sens la dimension de l’inconscient confronte le sujet à la fois à un sens qui peut se déchiffrer, et à un hors sens qui est de l’ordre du silence. Silencio ! Tel est le message secret du rêve de Diane Selwyn. Tel est aussi pour Lacan le point sur lequel toute cure finit par buter. C’est peut-être cet ombilic-là, comme l’appelait Freud dans L’interprétation des rêves, qui est le plus difficile à transmettre et à démontrer.

Propos recueillis par Sarah Chiche

2 commentaires:

  1. Merci de nous donner à lire ce document qui contient des propos élégants, parfois convenus. Vous avez l'art de la conversation

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