samedi 1 novembre 2014

Roudinesco, en dernière analyse

(puisqu'il est en accès libre sur le site du Magazine Littéraire, je remets ici mon compte rendu de la biographie de Freud par Elisabeth Roudinesco. Un livre que je ne m'attendais pas à aimer. J'avais bien tort. Parfois, c'est une joie d'admettre qu'on avait fait fausse route. Je recommande vivement la lecture de cette biographie)


Si l'omniprésence et les partis pris de l'historienne de la psychanalyse suscitent parfois l'hostilité, il sera difficile de contester l'importance de sa somme sur Freud, tout en nuances.
Informant un psychanalyste que l'on préparait un article sur  Élisabeth Roudinesco et sa biographie de Freud, on l'entendit répondre, dans un haussement de sourcil broussailleux: «Vous pourriez intituler votre article "Élisabeth Roudinesco en son temps et dans le nôtre".» Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette pique à l'endroit de la célèbre historienne de la psychanalyse, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages traduits en plusieurs langues, une lecture minutieuse de son dernier livre et un détour géopolitique sur les lignes de fracture entre Élisabeth Roudinesco et d'autres chapelles freudiennes ou lacaniennes s'imposent.
Élisabeth Roudinesco incarne pour le grand public la voix de la psychanalyse en France. Non pas celle d'une psychanalyse jargonneuse réservée au seul cénacle des analystes, mais celle d'une psychanalyse pour tous dont l'histoire doit se transmettre au plus grand nombre. C'est grâce à la lecture de son Histoire de la psychanalyse en France que certains, qui n'avaient jamais lu Freud ou Lacan, ont décidé d'entrer en analyse. On la consulte sur des questions politiques - sur le mariage pour tous comme sur la prise en charge de l'autisme, elle se démarqua de certains de ses confrères en assumant des points de vue progressistes. On raconte qu'elle fait la pluie et le beau temps dans la rubrique « Livres » d'un grand quotidien du soir. On l'a vue interdire, à plusieurs reprises, la publication de tel ou tel article sur le livre d'un psychanalyste qui n'avait pas eu l'heur de lui plaire. Il se murmure qu'elle n'hésite pas à menacer telle ou telle rédaction de représailles quand il n'a pas été question d'un de ses ouvrages sur telle ou telle question où pourtant elle fait, dit-elle, autorité.
On aurait voulu, pour certaines des raisons mentionnées ci-dessus, détester cette biographie de Freud qu'on serait bien en peine d'y arriver. Avec ce Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Élisabeth Roudinesco donne à lire un très beau portrait, épique, intime, et critique, du fondateur de la psychanalyse. À mille lieues de la freudôlatrie, de façon plus pédagogique que ne l'avait fait l'historien Peter Gay (1), reprenant et complétant certains travaux des historiens de Vienne dont ceux de Jacques Le Rider (2), cette peinture morale du psychanalyste en viennois de son temps déconstruit bien des mythes et des fantasmes. Ceux qui n'en connaissaient pas les détails y découvriront aussi, comme on regarde, fasciné, chaque détail d'une fresque, le contexte historique, social et culturel dans lequel s'est élaborée la psychanalyse, mais aussi ce que fut la vie familiale et intime de Sigmund Freud - ici, au détour d'un joli parallèle entre Lumières juives (la Haskala) et Lumières allemandes(Aufklärung), on aperçoit le Yiddishland des parents de Freud, là on le voit pleurer la mort d'un de ses chiens ou se faire aider par sa fille Anna pour se faire installer sa prothèse de la mâchoire...
Roudinesco répond point par point à l'entreprise de déboulonnage de la statue freudienne orchestrée par Onfray dans son Crépuscule d'une idole, lequel, on n'insistera jamais assez sur ce point, reprend en grande partie - le talent et la rigueur en moins - les travaux des historiens Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani (3). Pour ceux qui, ces dernières années, auraient vécu dans une grotte, rappelons que Michel Onfray a fait dans son tout petit livre de 624 pages le portrait d'un Freud roublard et affabulateur, misogyne, homophobe, instrumentalisant perversement sa belle-soeur, trafiquant ses récits de cas pour en faire une « cour des miracles », admirateur de Mussolini, etc. Non, démontre Élisabeth Roudinesco, penser que Freud faisait payer ses séances 450 euros est une hérésie. Oui, lui attribuer la vie sexuelle d'un « bourgeois libidineux, avorteur clandestin, adepte des bordels et de la masturbation » repose sur de folles rumeurs totalement infondées mais sous-tend une réalité : Freud « voyait en chaque fille l'image positive ou négative de la mère ou le reflet inversé de la soeur, ou encore dans chaque gouvernante le substitut d'une mère, d'une tante, d'une soeur ou d'une grand-mère ». Non, explique-t-elle, Freud n'a jamais mis enceinte la soeur de sa propre femme, en 1923, l'obligeant ensuite à se faire avorter. À cette époque Minna Bernays avait... 58 ans. Oui, il fut un consommateur de cocaïne mais cessa d'en prendre définitivement en 1892. Oui, concède-t-elle aussi, « les études de cas sont toujours construites comme des fictions, des nouvelles ou des vignettes littéraires destinées à valider les hypothèses des savants », et la « légende dorée » d'un Freud qui se serait autoengendré par l'autoanalyse est erronée. Oui, il est exact que Freud a analysé sa fille Anna, mais la cure a duré quatre ans et non pas dix, comme le mentionnait Onfray. Certes, Freud n'a rien voulu savoir des avant-gardes littéraires et artistiques, et s'est désintéressé de Proust comme du cinéma, mais en faire un « conservateur homophobe » ou un sympathisant de Hitler, directement responsable de l'extermination de ses soeurs par les nazis, est proprement odieux.
Même si Roudinesco s'est appuyée sur de très nombreuses archives pour écrire cette biographie et a pu avoir accès à de nouveaux documents, l'ouvrage est si plaisant à la lecture qu'il peut aussi se lire comme un roman. Et c'est précisément sur ce point-là que Roudinesco sera probablement attaquée par certains autres de ses détracteurs. Évoquer la géopolitique contemporaine de l'héritage freudien revenant souvent aussi, hélas ! à avoir l'impression de décrire une planche deL'Odyssée d'Astérix où Sumériens, Hittites, Akkadiens, Assyriens et Mèdes se tirent les uns sur les autres, tant et si bien qu'au bout d'un temps on ne sait plus le pourquoi de tant de haine, on s'amusera de constater que, au moment même où sort la biographie de Roudinesco sur Freud, les éditions du Champ freudien font paraître une très polémique Légende noire de Jacques Lacan (4), écrite par Nathalie Jaudel et présentée, de l'avis même de l'éditeur, comme « une opération pendules à l'heure ». Vingt et un an avant de faire paraître son Freud, Roudinesco, anciennement membre de l'École freudienne de Paris, fondée par Jacques Lacan et dissoute en 1981, avait en effet consacré une première biographie à ce dernier. Biographie inadmissible pour Nathalie Jaudel, car Roudinesco y montre un Lacan caricatural, «déroge aux règles de la méthode historique dont pourtant elle se réclame » et s'autorise des « intrusions d'auteur », tout en faisant, dit-elle, un « usage discutable des sources et des guillemets». Or Nathalie Jaudel est analyste membre de l'École de la cause freudienne (ECF), dont Jacques-Alain Miller (« JAM »), le gendre de Lacan, exécuteur testamentaire du maître et responsable de la publication de ses Séminaires,est le président. Ces dernières années, par deux fois, le clan Miller s'est retrouvé au tribunal face à Roudinesco. Une fois, elle y fut convoquée en tant que présidente de la Société internationale d'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, aux côtés d'Henri Roudier et de Philippe Grauer, parce qu'ils prétendaient, vraisemblablement à raison, que la psychanalyste iranienne Mitra Kadivar, membre de l'École de la cause, n'avait pas été enfermée par le régime de Téhéran pour l'empêcher d'exercer, mais parce qu'elle avait fait un épisode délirant. L'autre, à la suite de la rupture entre « JAM » et les éditions du Seuil, éditeur historique desSéminaires de Lacan, dont le PDG n'est autre que... le compagnon de Roudinesco. Motif de la déclaration de guerre : une phrase tirée du Lacan, envers et contre tout de Roudinesco (2011) dans lequel elle sous-entend que Lacan a été enterré «sans cérémonie», contrairement à ses dernières volontés (5). On sourit tristement en imaginant ce que, dans quelques dizaines d'années, un historien de la psychanalyse pourrait faire de tout cela. Ou bien un écrivain, dans un roman...

SC pour Le Magazine Littéraire, novembre 2014.

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